Durant la COP 21 les peuples premiers se sont battus pour la reconnaissance de leurs savoirs. Quelles retombées en Guyane?

07/01/2016 at 14 h 19 min

Le 8 Décembre arrivait à Paris une pirogue. Elle était partie du territoire ancestral du peuple Kichwa de Sarayaku en Equateur, toujours aux prises avec les compagnies pétrolières internationales. Depuis le 26 Novembre à l‘UNESCO et durant la COP, inlassablement les peuples premiers venus du monde entier ont défendu leurs droits. Ils vivent encore selon leurs traditions et coutumes dans les endroits retirés du globe, de plus en plus isolés, de plus en plus menacés de disparition. Ils ont pu témoigner de leur vie, aux limites de l’extrême et prouver comme cela avait été le cas dans le cadre de la Convention biodiversité que leur savoir de la nature pouvait être précieux face au réchauffement climatique.

Durant la COP, une longue marche vers le droit des peuples

« Tout ce qui a trait aux accords sur le changement du climat doit prendre en compte les droits des peuples indigènes. Heureusement, le texte fait référence aux droits des peuples indigènes dans un préambule, aux côtés des droits humains ! Mais la négociation a été longue et difficile, seuls étaient reconnus les droits de l’homme… »(paragraphe 2.2), comme le rappelle Kenneth Deer, amérindien de la nation Mohawk au Canada, qui faisait partie de la délégation de l’International indigenous people forum on climate change (IIPFCC). Par deux fois durant les négociations les peuples autochtones furent gommés de l’accord avant de retrouver au final leur place dans le préambule malheureusement non contraignant. « Nous avons un groupe de pays amis qui soutiennent notre demande, avec à sa tête le Mexique, il y a aussi le Canada, l’Union européenne, les Philippines …Les canadiens ont été vraiment très bien, non seulement avec nous, mais aussi au coeur de la conférence. Les Etats-Unis, c’est une autre histoire. Ils n’étaient pas favorables à l’insertion des droits indigènes dans le paragraphe 2.2. Ils font partie du problème. Certains pays, et en particulier la France, ont des difficultés avec le concept de droits collectifs des peuples indigènes. Le concept de droit humain comme droit individuel est une approche occidentale et de deux ou trois autres pays. Nous, nous voyons les droits autrement. Nous pensons qu’en tant que peuples indigènes nos droits sont collectifs et nous avons besoin de ces droits collectifs pour survivre. » Et la France est intervenue plusieurs fois durant la COP via l’Europe pour limiter ces droits collectifs, puisqu’au nom de la République une et indivisible, la nation française récuse la notion de « peuples autochtones » telle que l’emploie le droit international. Ainsi pour les autorités françaises, il n’existe pas, juridiquement parlant, de « peuples distincts » en Guyane, mais plutôt des « populations primitives » (1952) ou des « populations tribales » (1970), sinon des « Amérindiens de la Guyane française » (1984) et des « Communautés tirant traditionnellement leurs moyens de subsistance de la forêt» (1987).

Quand le droit des peuples reconnu entraîne la reconnaissance du droit collectif de la terre.

Or justement, les droits collectifs sont mentionnés dans l’accord de Paris lorsque sont abordées les ressources financières (55) : « aux fins de la mise en oeuvre de démarches générales et d’incitations positives visant à réduire les émissions imputables au déboisement et à la dégradation des forêts, ainsi que d’autres modes d’action, tels que des démarches communes en matière d’atténuation et d’adaptation pour la gestion intégrale et durable des forêts ». Nouvelle difficulté pour la France qui ne reconnaissant pas les droits territoriaux collectifs, a classé les territoires amérindiens comme domaines privés appartenant à l’Etat. Même si les choses s’améliorent lentement puisque le décret foncier du 14 avril 1987 accorde désormais une certaine protection en permettant au préfet de Cayenne de prévoir «la concession de zones de parcours aux communautés d’habitants tirant traditionnellement leur subsistance de la Forêt. » Mais on est encore bien loin d’une reconnaissance de droits collectifs « Comment négocier nos savoirs traditionnels qui sont inaliénables et font partie de notre patrimoine collectif ? Comment les revendiquer quand ils peuvent être associés aux connaissances dans la santé, l’environnement, l’agriculture, l’architecture ? (…) C’est la législation française qui doit être révisée et non pas les peuples qui doivent être contraints (…) [elle] est loin d’être conforme [aux attentes] des instances onusiennes. Alors qu’une majorité d’Etats ont refondé leur législation, la France s’attache à la vision primaire coloniale. Nous n’avons qu’un droit d’usufruit, c’est inadmissible. » déclare Vincent Louis, chef du village Pierre Saint-Laurent. Le casse tête de la distribution des fonds spéciaux qu’ils soient destinés à la protection de la biodiversité ou à l’atténuation des changements climatiques s’ajoute désormais au casse tête rencontré par la France dans la gestion des terres, dossier déjà très « chaud » en Guyane dans les territoires amérindiens menacés par l’orpaillage. Une jeune génération tiraillée entre la double culture du collectif et de l’individualisme.

En pleine COP, à Sainte-Rose-de-Lima, ou sur la place des palmistes la journée des peuples s’est voulue « révoltée » « Nous ne sommes plus dans la revendication nous sommes dans les exigences », explique Jean-Michel Chambrier, coordinateur général de la Fédération des organisations autochtones de Guyane (FOAG). Nous sommes engagés dans une lutte pour la reconnaissance de nos droits fonciers collectifs, culturels et politiques spécifiques aux peuples autochtones et chefs coutumiers » Une colère grondante d’autant qu’un rapport réclamé durant l’été par le premier ministre à la députée Aline Archimbaud venait d’être rendu concernant une vague de suicide des jeunes amérindiens. Même s’il est difficile de quantifier ce phénomène, l’Association Action pour le développement, l’éducation et la recherche (ADER) a dénombré 44 suicides depuis 2000 sur le Haut-Maroni. « Cette situation de suicide chez les jeunes Amérindiens en Guyane s’explique par le sentiment d’un « mal-vivre »au sein de ces populations. Les causes sont de facteurs divers: un isolement géographique, des causes sanitaires ou un désoeuvrement et une absence de perspectives pour une jeunesse tiraillée par une double culture. Un malaise renforcé par un fort sentiment de frustration et d’abandon, lié aux conditions très dégradées de l’accès au droit et aux services publics les plus élémentaires » explique la députée. Les 37 propositions du rapport n’ont pas satisfaites les chefs qui appellent à un grand rassemblement en Février prochain.

Dominique Martin Ferrari