Durant la COP , une rencontre sur la forêt et une complicité de chercheurs: Le Mexique prend modèle sur la France pour gérer sa forêt

07/01/2016 at 10 h 40 min

(sources AFD) Comment la préservation de l’environnement est devenue la priorité d’un territoire ? Et comment un projet pilote a été à l’origine d’une réflexion sur une politique publique novatrice dans la gestion des territoires ? Une histoire d’hommes le long du fleuve Ayuquila…

Langoustines, hommes et forêts… Dans l’Etat de Jalisco à l’ouest du Mexique, à mi-chemin entre Guadalajara et l’océan Pacifique, coule le fleuve Ayuquila. Pêche de poissons et langoustines, élevage, agriculture, activités de loisir : le fertile écosystème du fleuve a été pendant des générations une source d’identité et de richesse pour les habitants de cette terre d’histoire et de culture, immortalisée par le célèbre roman Pedro Páramo de Juan Rulfo. Trop de sucre nuit  Mais le fleuve Ayuquila a bien failli dépérir en raison d’une pollution incontrôlée générée principalement par la production de canne à sucre. La région et les paysages se sont transformés, en quelques années : une disparition des bois, des forêts et des parcelles de culture familiale pour être remplacés par des champs de canne à sucre à perte de vue… et des terres brulées, une fois les récoltes réalisées. La monoculture et les techniques utilisées de culture sur brulis ont ainsi fortement dégradé l’espace naturel. Plus grave, la raffinerie sucrière construite sur les rives de l’Ayuquila, déversait directement les eaux usées dans le fleuve. Enfin, la croissance économique et démographique des municipalités du bassin, en partie liée à l’essor de l’activité du sucre, a provoqué la saturation des décharges publiques et des systèmes d’eaux usées. L’accumulation de ces facteurs a généré une forte pollution du fleuve Ayuquila, synonyme de maladies pour les anciens et les plus jeunes, le déclin des activités productives traditionnelles et l’abandon des rives du fleuve comme lieu de loisir et de récréation et symboliquement comme référent culturel et identitaire pour les habitants de la région. Les habitants ne se résignent pas  Comme souvent au Mexique, les choses auraient pu en rester là, les puissants de la canne à sucre faisant taire la protestation sociale, la dégradation de la qualité de vie des habitants du bassin étant attribuée à la fatalité et la pollution à « la faute à pas de chance ». Bien au contraire, la crise qu’a connue le fleuve Ayuquila a finalement été une source d’inspiration pour les habitants des dix communes riveraines afin de changer leur mode d’organisation territoriale et de trouver des solutions de long terme pour sauver leur mode de vie. Sous l’impulsion de l’Université de Guadalajara et de la Direction de la Réserve naturelle de la Sierra de Manantlán, voisine du bassin Ayuquila, la forte demande sociale a pu être canalisée avec l’adoption d’une charte signée par les maires des dix communes du bassin, le 25 juillet 2001. Une première au Mexique : des maires qui se regroupent pour préserver ensemble un territoire. Une première au Mexique : les maires s’unissent  L’union faisant la force, les élus ont pu faire entendre leur voix auprès de l’entreprise sucrière et gagné ainsi plusieurs batailles : l’arrêt du déversement des eaux sales directement dans le fleuve, la mise en place de contrôles de l’usine et l’abandon des brulis. Ces succès ont incité les maires à créer, le 27 octobre 2007, un organisme inter-municipal dédié à la gestion environnementale du bassin : la JIRA (Junta Intermunicipal para la Gestión Integral de la Cuenta del Río Ayuquila). Cette association de communes permet d’une part, de transcender les différences partisanes et de couleur politique au moment de prendre les décisions concernant le bassin, et d’autre part, de travailler sur le long terme. En effet, le mandat de maire au Mexique dure trois ans, ce qui est bien peu pour prendre des décisions, en particulier budgétaires, sur des projets environnementaux dont la temporalité excède largement ce mandat. Indépendant des rotations politiques  La JIRA, avec son personnel professionnel, indépendant des rotations politiques, permet ainsi d’agir sur l’ensemble du territoire et de donner le suivi indispensable aux projets d’infrastructure et de développement durable, sous le contrôle vigilent des élus locaux. Enfin, en s’associant, les communes réalisent des économies d’échelle sur les grands travaux d’équipement de la région (gestion des déchets, qualité de l’eau, etc.). Depuis 2010, l’Agence française de développement (AFD) a accompagné les actions de la JIRA et s’est appuyée sur cette structure intercommunale pour développer notamment des actions de préservation de la forêt. Cette coopération entre dans le cadre de l’initiative internationale de réduction d’émission de CO2 liée à la dégradation et la déforestation dans le monde, dénommée REDD+. Le caractère intercommunal de la JIRA permet à la fois d’avoir un impact local significatif et de peser au niveau national, pour pouvoir inscrire cette action dans le processus REDD+. Ce projet devient un modèle pour le Mexique Ce programme pilote développé avec la JIRA et l’AFD a permis de démontrer les nombreux avantages du modèle de gouvernance intercommunale ; un modèle qui méritait d’être diffusé à d’autres régions du Mexique, voire à d’autres pays, pour participer concrètement à l’effort de lutte contre le changement climatique. Ainsi, depuis 2011, avec l’appui d’une subvention européenne de l’ordre de 2 M€, l’AFD a accompagné la diffusion du modèle au Mexique. Six associations inter-municipales ont déjà été créées dans les Etats du Jalisco, du Yucatan et du Quintana Roo, et ce n’est qu’un début. Ce projet pilote  s’achève le 31 décembre 2015 mais porte les graines de la continuité : l’Etat de Jalisco a pris ce modèle comme la base de sa politique d’intervention territoriale  et à Chihuahua, dans la Sierra Taraumara et au Chiapas, deux processus pour la création de nouvelles associations inter-municipales sont en train d’être mis en place. Ainsi, le modèle développé par le projet pilote est juste dans sa genèse au Mexique. « Ce projet donne les moyens aux pouvoirs locaux d’agir » Selon Sergio Graf, architecte conceptuel du model intermunicipal au Mexique, « la valeur de ce projet est sa capacité à porter un modèle de politiques publiques pour le Mexique. L’AFD a ainsi contribué à la réplication et la consolidation de ce modèle initialement isolé en apportant une solidité institutionnelle et légale. On constate aujourd’hui la mise en œuvre d’autres projets à un niveau national avec des objectifs similaires se basant sur cette organisation institutionnelle tels que les corridors biologiques et autres zones de conservation. Enfin, ce projet a donné des capacités aux gouvernements locaux pour participer aux défis liés à l’adaptation et l’atténuation du changement climatique et, parallèlement, pour créer des opportunités de développement local de ces collectivités. » Le modèle des Parcs naturels régionaux français comme modèle L’AFD travaille par ailleurs avec ces associations intercommunales pour tenter de développer un mode de gestion de territoire s’inspirant du modèle français des Parcs Naturels Régionaux (PNR). Une coopération technique a été initiée avec la fédération des parcs naturels régionaux pour promouvoir la conservation de sites naturels à partir d’une charte territoriale. Les PNR, comme les associations intercommunales mexicaines, représentent en effet un modèle de gestion territoriale innovant, où les décisions de protection de l’environnement naissent d’un consensus entre les acteurs locaux (municipalités, propriétaires des parcelles, communautés rurales, associations de producteurs, etc.). Dépasser trois frontières Toutes ces initiatives (dépollution d’un fleuve, préservation des forêts, conservation de sites naturelles) relèvent d’une même logique, la gestion durable d’un territoire qui suppose de dépasser trois frontières : la frontière administrative d’une commune, la frontière du temps d’un mandat politique et la frontière partisane d’une stratégie politique. Ce programme de coopération entre la France et le Mexique tire son succès de cette nouvelle vision du territoire. Une idée simple et pourtant novatrice.   A savoir sur ce projet Ce projet, financé sur fonds délégués européens et mis en œuvre par l’AFD en coopération avec la Commission Nationale des Forêts mexicaine (CONAFOR), a débuté en 2011 et s’achèvera en fin d’année. Il aura favorisé la création et la consolidation de six associations inter-municipales dans les Etats du Jalisco et de la Péninsule du Yucatan, pour permettre aux communes de répondre de manière collective aux enjeux environnementaux locaux (comme la pollution de l’eau, l’expansion de la frontière agricole, la gestion des déchets solides). Ce mode de gestion intégré du territoire est une première au Mexique et pourrait se diffuser sur l’ensemble du pays. Il contribue par ailleurs à la préparation du pays au mécanisme international REDD+. Une sortie sur le terrain a permis de mieux se rendre compte des actions concrètes menées par plusieurs associations de communes dans le domaine de l’environnement et d’intéresser plusieurs participants d’Amérique Centrale et de République Dominicaine qui pourraient s’inspirer de ce modèle de gestion territoriale. Ce projet a été présenté dans le cadre d’un side-event de l’AFD sur les « Territoires ruraux » lors la COP21. Un forum de 2 jours a été organisé dans l’Etat du Jalisco avec de nombreux partenaires du Mexique et d’Amérique Centrale sur les leçons à tirer d’un projet de gouvernance locale inspiré des communautés de communes et des parcs naturels régionaux en France.