« Question de peau », question de politique ? De philosophie et de devenir. Le grand Kozé à la Chapelle du Verbe Incarné

16/07/2015 at 19 h 47 min

Relâche du 15 Juillet à la Chapelle du Verbe Incarné. L’occasion d’un grand kozé et d’un anniversaire, celui des dix bougies que souffle Greg Germain*, maître de ces lieux, pour son émission multiscénik le Dimanche à 20h35 sur France ô.                                                                                                                                                     Ne nous y trompons pas, le grand kozé est bien un débat sur le théâtre en ce 50° festival du off avignonnais. Il a commencé la veille avec Greg Germain, Bintou Dembélé, Silex …en ce lieu du « verbe incarné » , une bénédiction pour poursuivre la discussion autour de « question de peau, question de politique » : « une peau dans laquelle entre le comédien. La présence de l‘acteur n’ at elle pas plus à voir avec la voix qu’avec la mélanine de ses cellules épithéliales ? Jouer c’est faire advenir quelque chose par la voix »

 

Il fait une chaleur caniculaire sur les gradins du théâtre rouge ce matin là . Sylvie Chalaye, chercheuse à l’université Sorbonne Nouvelle est entourée de Marjorie Bertin, Stéphanie Bérard et Isabelle Elizéon, trois chercheuses de renommée mondiale.                                                                                          Sylvie Chalaye pose le décor : la saison théâtrale a été marquée par de vives polémiques autour de la « diversité « sur les scènes françaises, en témoignent les débats autour de la performance de Brett Bailey (voir « objectif des anti ExhibitB : la déprogrammation »http://metamorphose-outremers.com/?p=332) Son argumentaire repose sur un constat : si les acteurs noirs sont nombreux et créatifs, ils sont peu associés aux plateaux des théâtres nationaux. La société française est largement polychrome, mais cette variété de carnation est bien peu représentée. Pour rendre hommage aux Antillais ou aux Africains de France on montre les « Nègres » de Genêt ou la tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire  histoire de calmer les foules ; des événements commémoratifs ou dénonciateurs mais peu porteurs de projets théâtraux.

Les acteurs noirs restent enfermés au nom du principe de « vraisemblance » dans leur apparence : on ne va pas au delà de leur peau . A cela s’ajoute une série de clichés qu’il est temps de déconstruire : violence guerrière, misère, rêves migratoires… ou noirs américains, jazz et paillettes…

Ce dernier cliché de la star noire américaine conduit à l’analyse portée par Marjorie Bertin,  quand elle se réfère à la dernière mise en scène par Bob Wilson des « Nègres » de Genêt .  « Cette pièce était destinée à blesser les bourgeois blancs , à être un camouflet. Bob Wilson va travailler la lumière , l’espace, selon sa plastique . Il esthétise les noirs et sa mise en scène opère un glissement de sens , une trahison du message de Genêt. Quand on lui parle de trahison du texte, il répond « je suis un américain du Texas superficiel »

Ainsi se forment de nouveaux stéréotypes conduisant à des projets théâtraux qui ne restent jamais très loin du dispositif d’exhibition (explication que l’on retrouvera dans le détail du film de Bartolucci, projeté après le débat :  Z H pour zoo humain)

Clichés et stéreotypes                                                                                                                Stéphanie Bernard appuie cette idée en analysant le texte dramaturgique de Patrick Chamoiseau « audition sur l’esclavage (2005) ». Il met en scène quatre comédiennes antillaises qui passent une audition pour une pièce sur la traite négrière et l’esclavage aux Amériques : une chabine, une mulâtresse, une négresse et une koulie . Le producteur est dérouté par les identités composites : épiderme, histoire personnelle, la négresse en sait moins sur l’esclavage que la koulie, faut il avoir eu des parents esclaves pour jouer un rôle d’esclave ? La jeunesse d’aujourd’hui doit elle porter le poids de l’histoire ? Des questions qui  permettent à l’auteur martiniquais de dénoncer les stéréotypes associés à chaque couleur de peau , de marquer la diversité d’une société composite, de l’arc en ciel d’aujourd’hui qui habite le monde en ses réalités contemporaines.

Non pas représenter, mais expérimenter.

Le spectateur ne demande t il pas à être bousculé ?                                                                        Ainsi Isabelle Elizeon parle de « corps débordant » , non plus des personnages , mais des présences. Etre entre les deux . Pas « ou bien», mais le « Et » de Deleuze. Œuvrer non pas à une représentation mais à une expérimentation.       Tout ce qui bouge, ne se classe pas, dérange, fait bouger les frontières. L’identité en mouvement, ce n’est plus un consensus, un code commun, le spectateur chemine avec, entre dans le faire en construction « un théâtre du présent, du mouvement, où l’on se fraye un nouveau chemin, où l’on met en mouvement des racines pour leur donner de nouvelles identités. » Une proposition qui devrait faire réfléchir nombre de créatif et journalistes qui ne cessent de parler de l’intérêt porté à  » l’Autre » , une sorte d’Autre universel dont la seule définition émergente pourrait être « ce qui n’est pas moi »

 A cet entretien va succéder un merveilleux film d’Enrico Bartolucci autour du travail de Bintou Dembrelé . Z.H. comme Zoo Humain.

Les mots échangés par les experts du début du film cherchent à nous expliquer à partir de ce qu’il est advenu de Saartjie Baartman, la Vénus Ottentote, comment l’exhibition , les clichés coloniaux de 1931 se sont  inscrits dans nos inconscients. Elle était venue pour jouer la comédie avec ses costumes et son attirail d’actrice, elle est devenue malgré elle ce qu’elle représentait , souffrant qu’on ne la reconnaisse pas comme jouant la comédie.

Mais ZH n’est pas seulement un exercice rationnel, c’est une œuvre à voir absolument. Le travail chorégraphique de Bintou Dembélé et de la Cie de la Rualité (rualite.fr/hometext/texte-sur-la-compagnie/) vous aspire, vous claque d’émotion..   Bintou Dembélé, reconnue comme une pionnière du Hip Hop dont elle promeut la culture en France et en Guyane , interroge les pratiques artistiques actuelles issues des cultures de rue . Sur les scènes alternatives se construisent aujourd’hui des expressions artistiques marronnes, telle le Krump, en marge des pratiques normatives,  d’une extrême inventivité « On refuse l’assignation, on reconnaît la pluralité des aspirations…processus d’invention d’un processus en cours… le danseur de hip hop marche sur la tête, recule, refuse les limites de l’enfermement de l’espace, titube, crée sa sphère…Cela se passe dans l’aller retour entre maintenant et autrefois, qui porte les tensions existantes en soi, la rage des corps… »

Un bonheur d’avoir vu ce film , mais incapable de vous en faire partager l’accès…. (http://rualite.fr/on-aime-on-kiffe/)

D. Martin ferrari

Greg Germain : comédien, metteur en scène et réalisateur. Président du festival d’Avignon off, dirige le théâtre de la Chapelle du Verbe Incarné . En 1992 fonde CINEDOM+ association regroupant de nombreux artistes de la diaspora d’outremer. A conduit le OFF vers de plus en plus de professionnalisme et « s’estomaque comme dirait sa grand mère » – à défaut de désespérer- de ne pas voir davantage pris en considération par les autorités ce qui pourrait être un des plus grand marché de la création artistique. Fatigué Greg Germain ? « qui ne le serait pas après dix ans à porter tout cela » , mais pas au point de ne plus avoir envie de jouer ….