COVID-19 : “UN LIEN TRÈS FORT ENTRE LA PERTURBATION DE LA BIODIVERSITÉ ET L’APPARITION DE NOUVELLES PATHOLOGIES”

21/03/2020 at 23 h 47 min
Covid-19 : “un lien très fort entre la perturbation de la biodiversité et l’apparition de nouvelles pathologies”

Quelle est l’implication de l’Institut Pasteur dans la lutte contre le Covid-19 en Guyane ?

En Guyane nous sommes le seul laboratoire capable de réaliser le test de diagnostic Coronavirus. L’institut Pasteur de la Guyane fait partie d’un réseau, “le réseau international des Instituts Pasteur”, présent dans différentes régions du monde notamment à Hong-Kong, Shanghai, au Cambodge… Dès l’apparition du virus à Wuhan on s’est préparés, sachant que c’est un virus respiratoire il peut y avoir une épidémie à dimension internationale. Le laboratoire en Guyane est un centre national de référence pour les virus respiratoires pour la région Antilles-Guyane, donc on est toujours attentifs à ce qui se passe dans le monde et dès l’apparition de cette épidémie nos équipes ont mis en place la technique avec l’assistance de l’Institut Pasteur à Hong-Kong, puis de Paris qui nous a envoyé des réactifs et la technique nécessaires à la détection du virus. Début février, on était prêts à réaliser la technique.

De nombreuses informations circulent sur le Covid-19. Que pouvez-vous nous dire exactement sur ce virus qui s’est propagé depuis la Chine à Wuhan?

Quand on a obtenu la carte génétique de ce virus, on a comparé le génome de ce virus à ce qui existe dans sa famille. On a comparé toutes les séquences disponibles dans les bases de données pour comprendre la séquence la plus proche. Aujourd’hui on constate que 96 % d’homologie (d’identité) sont proches d’un virus de chauve-souris. On ne connaît pas encore la première personne (le cas index), donc on a émis l’hypothèse que c’est un virus probablement zoonose – virus qui vient des animaux notamment des chauves-souris – qui est passé à l’homme, sans avoir exactement la date. Il y a beaucoup de recherches en ce sens aujourd’hui pour savoir est-ce que c’est récent, immergé depuis quelques mois, des années… C’est le chaînon qui nous manque aujourd’hui. Par ailleurs l’on sait que c’est un virus respiratoire qui s’est adapté à l’homme et est capable de rentrer dans la cellule humaine. Avant il était vraiment spécifique aux chauve-souris et maintenant il est capable de rentrer dans la cellule humaine. A partir du moment où il est transmissible entre hommes, il peut assez rapidement se propager à travers les populations humaines.

Le Covid-19 est-il un nouveau virus  ?

Non, il existe depuis la nuit des temps chez les chauves-souris, comme d’autres virus que l’on ne connaît pas encore. Il y a sans doute des millions de virus qui ne sont pas encore caractérisés ou connus dans tout le règne animal, pas uniquement les chauves-souris. Il y aussi des mammifères de tous types dans la forêt, d’où le lien très fort entre la perturbation de la biodiversité et l’apparition de nouvelles pathologies. Plus on perturbe la nature, plus il y a un risque de transmission des agents pathogènes entre l’animal et l’homme. C’est ce que l’on vit aujourd’hui. Dans l’avenir on risque de voir davantage ce qu’on appelle des maladies émergentes, qui changent d’espèces, qui passeront de l’animal, de la chauve-souris, des mammifères sauvages à l’homme. Ce n’est pas un virus inventé, c’est un virus qui existe depuis la vie sur terre, mais la transmission à l’homme est un événement récent.

Comment se propage-t-il  ?

Par gouttelettes. Quand on parle, on postillonne, on touche notre bouche, notre nez. Nos mains sont contaminées, on touche d’autres personnes et c’est pour cela l’intérêt de s’éloigner d’un mètre, de deux mètres de chacun, pour éviter ces postillons quand la personne est malade. La capacité de ce virus de se multiplier dans la cellule humaine est très importante, d’où la propagation aussi importante de ce virus.

Est-ce qu’il y a d’autres symptômes que la toux, la fièvre… aurait-on découvert d’autres symptômes  ?

Non, ce sont des symptômes grippaux. Les seuls caractéristiques, c’est la détresse respiratoire et c’est là où il faut hospitaliser les gens.

Pourquoi ce virus touche-t-il en particulier les personnes vulnérables comme les personnes âgées ? Est-ce en lien avec leurs défenses immunitaires affaiblies  ?

C’est peut-être cela, que les défenses immunitaires des personnes âgées soient beaucoup plus fragilisées. Après, les causes de décès sont variées, comme des infections bactériennes. Comme leur système est fragilisé, le virus a une capacité de multiplication importante. Cela déstabilise l’ensemble de l’organisme et souvent les gens décèdent d’une autre infection, bactérienne par exemple. Le système immunitaire est toujours en lien avec une infection virale. Plus notre santé et notre mode de vie sont sains, mieux notre système immunitaire sera protégé contre les infections virales ou autres.

Vous indiquez que l’Institut Pasteur est le seul laboratoire à pouvoir réaliser ce test de dépistage du Coronavirus. Est-ce que d’autres laboratoires en Guyane pourraient à terme réaliser ces tests ?

Aujourd’hui l’Institut Pasteur est le seul laboratoire à réaliser les tests, mais on espère que d’autres laboratoires comme Kourou ou le CHAR [l’hôpital de Cayenne, ndlr] soient rapidement équipés de la technique avec l’aide de l’Institut Pasteur. A ce moment-là on pourra élargir les tests de dépistage en Guyane.

Le directeur général de la Santé Jérôme Salomon expliquait que l’épicentre du Covid-19 est en Europe. Est-ce toujours le cas (interview réalisée le 20/03) ?

Oui, il est toujours en Europe. Le nombre de morts en Europe a dépassé le nombre de morts en Chine et malheureusement on n’est pas encore au milieu (de la pandémie). La courbe épidémique prend la forme d’une cloche et la tête de la cloche (le milieu) est ce que l’on appelle le pic épidémique (phase 3). Quand on atteint ce milieu de l’épidémie, il faut prévoir un temps égal avant le pic épidémique et après ce pic. En France on n’a pas encore atteint le pic épidémique. Quand le nombre de cas commence à baisser, c’est qu’on a atteint le pic, mais aujourd’hui les cas ne baissent pas encore. Imaginez qu’on atteigne le pic épidémique après 17 jours, il faudra encore 17 jours pour la fin de l’épidémie.. Quand l’épidémie commence à descendre, c’est la phase 4.

Pourquoi ce virus fait-il tant de ravages  ?

Par ce que c’est un virus respiratoire. Il s’est très bien adapté à la cellule humaine et il se multiplie très bien chez l’homme. Le but du virus est de se multiplier, d’exister et de causer énormément de destructions de la cellule humaine. Les gens sont donc très vulnérables à tous types d’infections et meurent.

Quelle est la situation en Amérique du Sud et particulièrement en Guyane ? (interview réalisée le 20/03)

Au Brésil on est à 621 cas avec 6 morts, en Equateur il y a 260 cas avec 3 morts, au Chili il y a 340 cas et zéro mort, au Suriname il y a un cas importé et zéro mort… En Amérique du Sud l’épidémie est encore en phase 1 et il y a 10 jours il n’y avait pratiquement pas de cas. Il faut regarder avec beaucoup d’intérêt le mouvement de l’épidémie autour de notre région parce qu’il y a un danger que le virus arrive par une autre voie que les avions entre la métropole et la Guyane. Les mesures de confinement prises pour la Guyane sont bénéfiques en phase 1, limitent l’échange entre personnes d’une façon très précoce. Maintenant il est possible qu’il y ait davantage de cas dans l’avenir et peut-être que la période de vigilance en Guyane soit plus longue.

Le confinement de 14 jours est-il corrélé aux premières apparitions de symptômes ?

Si on est en contact avec une personne malade, dans la majeure partie des cas les gens développent des symptômes entre 5 et 7 jours, mais il y a eu des cas exceptionnels comme en Chine où des personnes ont développé des symptômes après 14 jours. C’est pour cela que la quatorzaine est la période maximum d’éventuelles contaminations. Le confinement en Guyane est un facteur très important et un facteur très limitant d’une éventuelle épidémie. On a une chance par rapport à la métropole d’être confiné dès la phase 1 de l’épidémie. Cela va limiter la diffusion du virus mais c’est évolutif car plusieurs facteurs entrent en jeu : le mode de transmission, le respect des consignes, de l’isolement…

Connaît-on le nombre de jours de guérison ?

La période de guérison varie entre 10 jours et trois semaines, mais ça dépend de l’état de santé de chaque malade. Pour les gens hospitalisés, la période est plus longue. Pour l’instant il y a plusieurs essais cliniques et plusieurs protocoles de traitement sont en cours, mais c’est encore en phase d’essais thérapeutiques.

Comment et combien de tests ont été réalisés en Guyane ?

Il y a près de 150 tests de réalisés de patients présentant des signes cliniques en corrélation avec cette infection virale (fièvre, courbatures, toux, notion de voyage dans des zones endémiques, etc…). Sur ces 150 personnes on a aujourd’hui 15 positifs dont 13 importés et 2 contaminations autochtones [interview réalisée le 20/03 au matin. En fin d’après-midi, la préfecture annonçait 3 nouveaux cas, tous importés, ndlr].

Le test permet de détecter la présence de virus dans l’échantillon, c’est une technique d’amplification génétique de virus. On va extraire le patrimoine génétique du virus et il sera copié pour être visualisé. C’est une technique à la base utilisée pour la recherche qui a été adaptée pour les diagnostics. Pour le Coronavirus, c’est un prélèvement naso-pharyngé, c’est une tige que l’on met dans le nez du patient jusqu’au pharynx.

Quand on fait un voyage transatlantique de 8 heures comme le Paris/Cayenne à bord d’un avion, y a-t-il un risque de propagation du virus ?

Les avions modernes ont changé leur mode de filtration. Il y a eu beaucoup d’études sur la transmission de la tuberculose dans les avions mais depuis les avions ont des filtres absolus, par compartiments de l’avion. L’air est filtré d’une façon pure. En principe, si vous n’êtes pas assis à côté de quelqu’un qui tousse et qui envoie des postillons, il y a peu de risques que l’ensemble de l’avion soit contaminé dû au filtrage.

Cette semaine l’Institut Pasteur était au cœur d’une polémique via une vidéo et un présumé brevet… Quelle est votre réaction ?

C’est facile aussi, c’est du n’importe quoi en disant qu’il y a un brevet, mais c’est quoi le brevet ? Demain si à l’Institut Pasteur de la Guyane on découvre un virus, on va le breveter car il montre que vous avez découvert la première fois le virus. C’est un virus qui est isolé par l’Institut Pasteur au Vietnam mais qui n’a rien avoir. C’est totalement mensonger de A à Z. Il n’y a aucun fondement.

Comment peut-on suivre l’évolution de la situation du Covid-19 dans le monde ?

Il y a le plus grand centre d’épidémiologie au monde (1) qui est aux Etats-Unis et qui nous donne en temps réel le nombre de personnes infectées dans le monde. On sait comment bouge l’épidémie, les pays touchés, le nombre de décès… On suit avec beaucoup d’intérêt le déplacement de l’épidémie.

(1) Le Centre de Ressources sur le Coronavirus de l’Université Johns Hopkins basée à Baltimore suit en temps réel l’évolution de la pandémie.

Ce samedi 21 mars, le seuil des 300 000 cas a été franchi. Les pays les plus touchés sont : la Chine (81304 cas), l’Italie (53578 cas), l’Espagne (25374 cas), les Etats-Unis (22177 cas), l’Allemagne (21828 cas), l’Iran (20610 cas) et la France (12485 cas). On déplore 12755 morts dans le monde.