Bientôt à Paris grande réunion sur la protection de la biodiversité . Portraits 3/4

22/04/2019 at 17 h 48 min

Harry OZIER LAFONTAINE est directeur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) , Vice-président de la Caribbean Food Crops Society – CFCS, et responsable de l’unité agro-pédo-climatique de la zone Caraïbe depuis 2001.

Ce Martiniquais d’origine cherche à marier des plantes pour limiter l’utilisation de produits chimiques. Son rôle : rattacher les centres qu’il dirige aux grands laboratoires de la métropole en cherchant la pertinence dans la différence et en trouvant la bonne place entre les réglementations européennes et les réalités tropicales.

 

Cet homme très impliqué dans le développement de la coopération régionale a créé en 2011 le réseau d’agro écologie CAWAI (CAribbean netWork for Agroecology and Innovation. Un réseau qui regroupe 12 pays de la Caraibe insulaire et continentale. Récemment associé au voyage du ministre de l’agriculture en Caraïbe il tente de décliner en local les grandes orientations de l’agriculture « à partir des enjeux qui nous parlent ici » . En dehors des cultures de rente comme la banane et la canne qui subissent la concurrence mondiale, la situation locale est celle d’une petite agriculture avec des surfaces cultivées inférieures à 5ha.

La protection de la nature a été longtemps considérée comme un domaine scientifique à part, différent des approches de gestion des terres que sont l’agriculture ou la sylviculture. Depuis quelques années, la communauté scientifique cherche à intégrer l’ensemble de ces approches, la bioéconomie. En effet, la manière dont l’homme a modifié les écosystèmes pour satisfaire des besoins croissants en nourriture, eau, bois, fibres et combustibles dans les 50 dernières années a provoqué une perte considérable et souvent irréversible de la biodiversité. Quand nous avons échangé, il travaillait à la rédaction de la stratégie du site Antilles Guyane et au schéma d’orientation de son centre « il nous faut construire un plan d’orientation stratégique à partir des 3 défis : les bouleversements climatiques, une moindre dépendance alimentaire et la diminution des intrants pour un meilleur respect des sols ».

MO : Quelles vont être vos priorités pour les années qui viennent ?

Une réelle réflexion se mène avec la ligne générale des 17 centres de l’INRA et ensuite nous en faisons une traduction territoriale scientifique autour des défis locaux Nous en avons trois à relever : faire face aux changements climatiques, retrouver de la sécurité alimentaire avec la reconquête des produits locaux, sauvegarder notre biodiversité et la relier à des filières agricoles nouvelles et plus autonomes , une opportunité de réorientation vers des modes de productions durables en mettant les petits agriculteurs au cœur du processus.

Donc, d’abord faire l’inventaire de nos richesses (racines, légumineuses, toutes les sortes de protéines dont aura besoin le monde), ensuite faire une analyse multicritères (habitudes de consommation, capacités de transformations…) et enfin évaluation des coûts et des contraintes environnementales avant de créer nos bases de données et lancer les projets Pour cela nous choisissons l’agro biodiversité.

Sur 4/5 ha, l’idée est de développer sur un même espace toutes sortes de cultures, de la polyculture et de l’élevage. Les trois départements /région répondent différemment. La Martinique est très dynamique, en Guadeloupe c’est plus difficile.

La première réflexion à mener est celle du foncier. Nous la conduisons avec la SAFER conscients du fait que l’agriculture a besoin de nouveaux installés et qu’il leur faut une exploitation de taille suffisante à mener une vie décente. Ce n’est pas facile. Il y a les terres inutilisables pour le long terme à cause du chlordécone, celles qui sont sanctuarisées…

MO Concrètement avez vous des solutions ?

Nous tentons de recréer des surfaces foncières, de réhabiliter des friches, de créer des jardins familiaux. Nous cherchons surtout comment mieux produire sur ces petites surfaces. La permaculture est dans l’air du temps et nous avons la chance d’avoir nos jardins créoles : une forme à la fois traditionnelle qui peut être au cœur de l’innovation. Nous pratiquons aussi les cultures sous abri. Sur 100 à 200m2 sont développées des cultures de contre saison à très haute valeur ajoutée: plantes pharmaceutiques, médicinales. Ces travaux ont été initiés par le docteur Henry Joseph et Phytobokaz. Nous travaillons également sur les plantes : Réintroduction de variétés anciennes, recherche d’espèces résistantes à la sécheresse et à la salinité. Les plantes à racines et tubercules (manioc, patate douce, ignames, taros, macabo…) offrent des perspectives intéressantes pour la sécurité alimentaire.

MO : Cela signifierait de modifier les pratiques alimentaires et de réapprendre le goût des produits locaux ? Une dimension négligée par les assises de l’alimentation ?

Il nous faut commencer à réduire nos importations, à réduire notre dépendance alimentaire et à renforcer notre résilience environnementale. Les fruits, les légumineuses et les oléagineux de l’Amazonie, leur biodiversité, est peu valorisée hors du contexte amazonien Nous avons une action à mener auprès des jeunes. Le goût se forme entre 0 et 6 ans, approvisionner les cantines scolaires est donc un enjeu.

Ensuite vient la distribution. de nouvelles opportunités de marché surgissent pour ces produits : aliments fonctionnels ou aliments biologiques. Les savoir-faire et les technologies utilisées en post-cueillette, logistique et transformation restent à créer pour répondre à ces demandes. Pour diffuser les produits, il faut investir dans le packaging, les marques, sécuriser les filières de transformation, en construire de nouvelles (voir page 33), Quand on interroge la grande distribution, ils disent être prêts….

Tout cela ne pourra se faire qu’avec une véritable volonté politique et des financements. Outre la recherche il y a donc un enjeu d’organisation sociale