Bientôt à Paris grande réunion de l’IPBES , la biodiversité à l’honneur, retour sur une série de portraits1/ 4

08/03/2019 at 10 h 22 min

Franz Ledoyen tisaneur à la Réunion / portrait Outremer / Série portraits d’outremer production AED/RFO/ 2004 . Réalisation Dominique Martin Ferrari, images Jean Yves Charpin

L’UN DES DERNIERS TISANEURS DES FORETS

On le surnomme Kakouk . Depuis plus de trente ans Frantz Ledoyen , le tisaneur de l’Entre Deux, arpente les forêts réunionnaises . Pas facile de le suivre sur ses sentiers : ça grimpe, ça glisse , les taillis se font touffus. Brusquement il s’arrête, avec son coupe coupe, il écorce un petit bout d’arbre, le renifle, le met dans sa besace.

Dès l’âge de six ans, Franz parcourait avec son père les pentes qui surmontent la ravine « ces montagnes que tu vois ce sont celles qui ont servi de refuges aux esclaves quand ils ont fui . on les appelle les marrons. Mon grand père a beaucoup appris de leur secret « C’est ainsi que la médecine populaire de la Réunion est devenue un mélange entre le savoir faire des tradipraticiens européens, africains, malgaches et indiens ; chaque groupe culturel ayant apporté ses plantes. Cette île est une véritable pharmacie à ciel ouvert avec ses bois comme le Joli Cœur, le Bois Carotte…Même les racines de l’affreuse envahissante qu’est la Vigne marrone servent pour « les cures d’amaigrisse-ment » . La pharmacopée française reconnaît actuellement environ 600 plantes dont 147 à la Réunion. Mais au moins 300 plantes dont l’usage est encore très ancré dans les pratiques de soin sont encore peu connues .

Dans le silence de la forêt du Mont Dimitile, Franz imite le cri d’un oiseau. Curieusement l’oiseau répond…Soudain, il pointe son doigt vers une petite pousse vert pâle coincée dans le creux d’une branche « tu vois ça c’est le Faham, celui là est encore trop petit, je le laisse ». Le faham est une orchidée emblématique et endémique des Mascareignes (Réunion, Maurice), bien connue des réunionnais et largement consommée pour ses propriétés aromatiques et médicinales. A peine connue, elle est déjà menacée.

Frantz a hérité du savoir de son père . Chez les Ledoyen on est tisaneur de père en fils. Pour lui, il ne s’agit pas seulement de découvrir et de bien récolter les plantes . Encore faut- il savoir les utiliser. En créole le tisanèr signifie à l’origine « droguer, empoisonner . Au fil des ans, il est devenu celui qui soigne . Il y a cinquante ans à la Réunion il y avait peu de médecins surtout sur les terres reculées En bon tisaneur Franz a appris les vertus secrètes, la manière dont il faut préparer les remèdes, doser les préparations et les mélanges. Sous l’auvent de sa maison, les écorces sont pilées, les feuilles découpées et mises à sécher tandis qu’à l’intérieur déjà d’autres plantes sont entrain de bouillir . « c’est pour l’aérophagie, les coliques du nourrisson, la fièvre…Il faut faire attention parce que maintenant les gens prennent plein de médicaments beaucoup de personnes utilisent des plantes mais en subissent les effets néfastes car ne savent pas comment les préparer.» Les plantes qu’il nous montre ont un nom d’ici . Il sait l’heure à laquelle on les ramasse le matin en pleine fraîcheur, ou les jours de lune montante Il sait choisir sans abîmer

La tradition ancestrale de la tisanerie se transmet oralement. « J’aimerais transmettre mon savoir. C’est difficile. Il y a ceux qui ne sont pas très sérieux et font commerce des plantes sans vraiment les connaître , les vendeurs de tisanes . il y a ceux qui au contraire ne les connaissent qu’en latin et contrôlent ce que nous faisons » Car au grand dam des botanistes, un vrai tisaneur utilise la panoplie complète des plantes : les indigènes, les exotiques ou même les endémiques sérieusement protégées. Certaines de ces cueillettes sont donc considérées comme illicites. Il faut surveiller les prélèvements afin qu’ils ne portent pas atteinte à la ressource . Le Faham en est un exemple. Il n’en existe actuellement aucun système de production agricole .L’approvisionnement est assuré par le seul prélèvement en milieu naturel. Pour le sauver sans l’interdire, des études ont été initiées dans le cadre du projet ORCHIFAH . Objectif : acquérir les connaissances nécessaires à sa production, dans des domaines tels que l’écologie, l’agronomie, la chimie ou encore la génétique

L’ intérêt pour la redécouverte des plantes s’est dessiné il y quelques dizaines d’années sur l’île . Il s’agissait de ne pas perdre le savoir oral, de mieux connaître les plantes auxquelles on confère une action, et si possible de les reproduire pour éviter qu’elles ne disparaissent.

Pour la connaissance , associations et botanistes ont apporté leur tribut. Ainsi le botaniste Roger Lavergne a patiemment récupéré les savoirs des tisaneurs et écrit « le grand livre des tisaneurs et plantes médicinales indigènes. » Patiem-ment il a noté les usages des tisaneurs, comme ceux de Franz ou de François Tibère un autre tisaneur réputé au Guillaume qui piste les plantes dans le silence de Bois de Nèfles Saint Paul .

Percer le secret des préparations est devenu le lot des chercheurs, médecins , pharmaciens, ethnopharmacologues. En Novembre dernier sur les terres de la réunion s’est déroulé le 7° CIPAM , Colloque international des plantes aromatiques et médicinales des régions d’outre mer. Ils étaient tous là, rassemblés au sein de l’APLAMEDOM* . Désormais grâce à la bataille juridico politique menée en Guadeloupe par le pharmacien Henry Joseph et maître Isabelle Robard les plantes médicinales des Dom sont reconnues une à une officiellement . Enfin, l’approche se fait dans l’interdisciplinarité : les tisaneurs sont de moins en moins marginaux et commencent à être pris très au sérieux pour leur savoir. Les médecins sont moins méprisants , les agriculteurs voient poindre l’espoir de développer de nouvelles filières. Sans compter les industriels de la pharmacie et du bien être qui flairent de possibles débouchés. Au dernier congrès, les réunionnais étaient fiers de présenter un regroupement de professionnels engagés sur de sérieux programmes de recherche sur le diabète et les plantes, ou sur l’endémique Bois Carotte qui pourrait être « un réservoir de dopamine »

Mais Franz reste un des derniers tisaneurs de forêts . Avec quelques initiés de sa trempe des pans de savoir disparaîtront . Dans les serres et les jardins, dans les Hauts là où poussait jadis le géranium rosa, on commence à planter.

Dominique Martin Ferrari

 

A savoir

– L’APLAMEDOM– Réunion est une association pluridisciplinaire administrée par des bénévoles du milieu médical, universitaire, industriel et agricole.

Avec l’APLAMEDAROM– Guadeloupe, elle est à l’origine du réseau des associations de Plantes Aromatiques et Médicinales (PAM) des DOM, créé en 1999, dans le but d’avoir une politique de reconnaissance, de validation scien- tifique et de valorisation des plantes médicinales utilisées dans les régions d’Outre-mer. De part son réseau pluridisciplinaire, l’APLAMEDOMfacilite la mise en relation des différents acteurs du secteur PAPAM (Plantes à Parfums, Aromatiques et Médicinales). L’APLAMEDOMest membre fondatrice du Pôle de Compétitivité QUALITROPIC et de l’Association pour le Développement, la Défense des Plantes à Parfum Aromatiques et Médicinales (ADPAPAM). Elle est également membre de la Technopole de La Réunion et de la Société Française d’Ethnopharmacologie.

Adresse : APLAMEDOM RÉUNION – CYROI – PARC TECHNOR

2, rue Maxime Rivière – 97490 STE-CLOTILDE

Tel. 0262 93 88 18 – Fax. 0262 93 88 01 – E-mail: contact@aplamedom.org

Site web: www.aplamedom.org

– PROJETS : En concertation avec l’ADPAPAM* et l’APLAMEDOM**, cinq plantes à caractère identitaire ont été choisies pour leurs vertus aromatiques et médicinales : Le Géranium Bourbon, l’Ayapana, le Benjoin, l’Ambaville et le Fleur jaune. Une partie des essais se tiendra sur la station d’expérimentation alors que certains seront réalisés chez les producteurs et en milieu forestier. Avec le concoure de l’APLAMEDOM et de la CAHEB des essais variétaux seront effectués sur le Géranium dit Bourbon et sur l’Ayapana afin d’éclaircir la situation sur la variabilité génétique et sur la qualité des essences et des « tisanes » produites à La Réunion.

– LODEOM : Le 13 mai 2009, la loi pour le développement économique des Outre-mers (LODEOM) adoptée par l’Assemblée Nationale officialise la reconnaissance des plantes de l’Outre-mer et souhaite permettre leur inscription à la Pharmacopée Française sans que la vente soit réservée au pharmacien

A lire :

Zerbaz péi – Pratiques et utilisations des tisanes à l’île de La Réunion. Editions Azalées, 2011. contact@aplamedom.org

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