Objectif des anti Exhibit B : la déprogrammation

04/12/2014 at 19 h 17 min

Pendant que les communautés noires et blanches se rassemblent aux Etats-Unis pour rendre justice aux noirs tués pas des policiers blancs (dans la rue et sur le net à travers les mouvements #ICan’tBreathe et #CrimingWhileWhite) ; en France, on « assassine » Brett Bailey, un blanc qui parle des problèmes des noirs dans le cadre d’Exhibit B , une exposition événement  qui a fait le buzz du Festival d’Avignon.

Les manifestants anti racistes qualifient Exhibit B, le spectacle d’installation mis en scène par Brett Bailey, de « zoo humain ». C’est pourtant une formidable expérience qui amène à la fois à une lecture de notre histoire commune, mais également à nous positionner en tant qu’individus. Pour comprendre pourquoi Brett Bailey n’est pas forcément un facho de raciste qui a créé « une machine à faire du pognon», il faut analyser ce qui a fait du spectacle le phénomène qu’il est devenu.

 1- L’effet boule de neige dans les médias

Exhibit B ne date pas d’hier.  Accueillie comme l’une des merveilles du festival d’Avignon en 2013, Exhibit B voyage en Europe depuis 2010 sans faire de vagues, excepté à Berlin où quelques manifestants anti racistes déniaient à un Brett Bailey le droit de dénoncer les crimes commis envers les noirs. Ce fait d’actualité est sorti des oubliettes en août dernier. L’exposition, alors installée au festival d’Edimbourg, a fait l’objet d’un article dans lequel un journaliste du Guardian appelait au boycott de l’exposition. La première fois que le terme de « zoo humain » a été employé, c’était dans le même journal. Depuis le terme a été largement repris. Toujours dans le Guardian, John O’Mahony rapportait les propos de spectateurs noirs inquiets : « Comment savoir si nous ne sommes pas en train de distraire le public de la même façon que les zoo humains le faisaient ? ». Réponse : l’expérience est dérangeante, autant pour les noirs que pour les blancs, hommes ou femmes.Tous ceux qui ont parcouru ces douze tableaux vivants en sortent avec une sensation de malaise.

 2- S’interroger sur le propos de l’art

On ne va pas réviser tout le manuel d’Histoire de l’Art, mais l’art c’est surtout et avant tout un point de vue. Cela s’applique à toutes les formes d’art, issues de tous courants et de toutes époques confondues. La singularité de l’exposition tient dans le fait qu’elle arrive à croiser plusieurs points de vues. Le public participe inconsciemment au jeu de la performance. Tantôt je suis la victime : je suis l’esprit de l’esclave montré en face de moi, il est mon reflet et je ressens sa douleur. Tantôt je bascule dans l’esprit de l’oppresseur : j’incarne la présence fantomatique du blanc colonial ; je suis présent à travers son absence.

Brett Bailey fait ressurgir des douleurs passées et les transpose au présent. Il arrive à courber les angles, nous plonge dans un contexte hyper réaliste dans lequel nous devons nous positionner, nous aussi, comme acteurs de l’histoire. Manipulation des esprits et confusion des sens, l’art de la performance oblige le regardeur à se dépasser.

Je vais et je viens entre l’histoire de mes ancêtres et celle que je vis aujourd’hui, où la question du racisme et de la stigmatisation des communautés est toujours présente. C’est d’ailleurs le sujet de l’œuvre globale de l’artiste.

3- La légitimité de l’artiste

Pour les antis, Brett Bailey ne peut traiter à travers ses œuvres des crimes commis envers les noirs pendant la période coloniale en Afrique parce qu’il est blanc. Pas vraiment antiraciste comme remarque. Si on devait vivre dans un monde où les sujets devaient rester cloisonnés aux communautés qui leurs correspondent, les choses n’auraient pas beaucoup évolué depuis l’époque coloniale.

« J’ai honte. Comment mes ancêtres ont-ils pu être ainsi ? Comment ai-je pu vivre aussi protégé ? ».Ayant grandit en Afrique du Sud pendant le régime de l’apartheid (instauré dans le pays à partir de 1949), Brett Bailey s’interroge sur l’opacité qui l’a entouré durant toute son enfance. « Je ne savais quasiment rien de l’apartheid ». Il est donc extrêmement noble (honnête?) de sa part de reconnaître se prise de conscience tardive. Ce « coup de massue » l’amène à prendre position sur des sujets douloureux et à forte tendance polémique. Son œuvre est d’ailleurs un écho de sa propre culpabilité.