Que penser du nouveau plan de gestion de l’AMP mer de corail?

20/08/2018 at 8 h 45 min

Le chef du gouvernement calédonien a annoncé à grand renfort de presse la création de la plus grandeAire Marine Protégée du monde. Qu’en est il? Nous avons interrogé Estienne Rodary chercheur à l’IRD qui a participé à la négociation de cette création (à retrouver dans le N°3 de l’outremer en métamorphose : vivre avec la mer, p 34 sortie le 6 Septembre 2018:

Peut on considérer sérieusement le plan de gestion de la Mer de Corail ? Sera t il suivi d’un plan d’action sérieux ? MO : La mise en œuvre de cette AMP est un grand pas, mais quelles vont en être les conditions de protection ?

ER : « Pour l’instant ce qui a été présenté est un plan de gestion, un projet. Il répond à une longue concertation, une cinquantaine de réunions de trois collèges avec tous les professionnels dont les pêcheurs et les 18 hauturiers (thoniers/ palangriers) . L’annonce a un effet fort en terme de géostratégie. Elle fait de la Nouvelle Calédonie le hotspot de la biodiversité. Certes un effet psychologique est attendu, une plus grande sensibilisation à la protection. Cela va t il changer les choses ? Dans la zone du Parc la pêche responsable est déjà une règle : aucun quotas ne sont accordés aux étrangers, la flotte calédonienne respecte des quotas fixes (notons cependant que treize tonnes de germon calédonien ont pris le 7 Aout la direction de l’Europe et que les pêcheurs espèrent atteindre les 200 à 3000 tonnes d’exportation contre les 30 à 50 tonnes les années passées, ndlr).

OM : cela vous paraît insuffisant ?

ER : « Une Aire Marine Protégée ne se gère pas comme une Réserve Naturelle. Il faut un Conseil. Nous attendons que ce plan de gestion s’accompagne d’un plan d’action. Mais pour l’instant il ne semble pas y avoir de moyens mis en place. Il n’y a pas non plus de moyens maritimes supplémentaires. De même, nous constatons l’absence d’un Conseil scientifique pour gérer cet espace . C’est vrai que comparativement à la Nouvelle Zélande et à l’Australie le nombre de chercheurs en Calédonie a diminué, nous ne devons plus être qu’entre 15 et 20 sur le caillou. »

OM La présence de l’armée pour contrôler la pêche illégale est souvent déclarée insuffisante dans cette zone. Qu’en pensez vous ?

ER « La pêche illégale est présente , mais Je ne connais pas exactement la situation. Il est clair que les « blueboat », ces petits bateaux vietnamien peints en bleu et dépourvu de matériel électronique pour échapper à la surveillance satellitaire continuent d’opérer . On ne connaît pas l’impact de leurs prises et leur surveillance dépend des affaires maritimes et non du parc qui n’en a pas les moyens. »

OM : Reste la gestion du tourisme. P Germain annonce que l’accès sera soumis à autorisation du gouvernement, payant, avec des opérateurs formés et des bateaux ne dépassant pas les 200 personnes, même s’il n’est rien dit sur l’organisation des rotations ?

ER : « La Compagnie du Ponant pourrait répondre à ces conditions. Comment seront ils encadrés ? et par qui ? Les bateaux de croisière monstrueux n’ont pas trop la cote en Calédonie. Il y a réellement une approche critique du tourisme de masse. Méfiance ? Désintérêt ? Il y a en tout cas une réaction d’insulaire et de défense du pré carré. »

OM : A quelles menaces va t il falloir être attentif ?

ER : « Aux projets offshore et miniers. Les concessions fleurissent ; les géologues aimeraient engager les prospections. Pour l’instant le code minier ne le permet pas. »

propos recueillis par Dominique Martin Ferrari

Autre réaction vue dans la dépêche de Nouvelle Caledonie, celle du Directeur de Pew, l’oNG qui a participé à l’ensemble des rencontres préparatoires considérée comme une des plus « dure »

 » l’ONG Pew Bertarelli Ocean Legacy, qui fait partie du comité de gestion, se félicite de cette avancée « notable et remarquable », mais ne compte pas s’arrêter en si bon chemin.

Vous avez parlé d’un long et difficile chemin pour en arriver là. Pourquoi ? 

Christophe Chevillon : Depuis la mise en place du comité de gestion du Parc naturel de la mer de Corail, il y a quatre ans, nous avons beaucoup travaillé pour un résultat peu satisfaisant au départ puisque le plan de gestion était plus un cadre stratégique, un schéma directeur qui ne contenait pas d’actions concrètes ni de mesures de protection.

Et aujourd’hui, comment accueillez-vous cette décision du gouvernement ?

Le gouvernement vient d’arrêter des avancées très concrètes, notables et déterminantes dans le processus de conservation du Parc. C’est ce que nous attendions depuis longtemps. Ce ne sont pas des demi-mesures puisqu’on protège à un très haut niveau, les deux plus hauts répertoriés par l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), la référence de la protection des aires marines, avec exclusion absolue de toute activité extractive. On protège les récifs de Pétrie et de l’Astrolabe, les atolls océaniques de Chesterfield et Bellona, ainsi que le site inscrit au patrimoine mondial de l’humanité des récifs et atolls d’Entrecasteaux qui font tous partie des derniers récifs isolés, sauvages et en bonne santé de la planète.

Beaucoup ont encore du mal à se rendre compte en Nouvelle-Calédonie de la valeur de ces récifs…

Je vais le rappeler à nouveau et bien insister. Des récifs comme ça, autour de la planète, il n’en reste que 1,5 % et nous en avons presque un tiers en Nouvelle-Calédonie. Ils ont une valeur inestimable aux yeux de l’humanité.

Pour vous, ce n’est qu’une première étape ? 

Bien évidemment ce n’est pas encore suffisant ! Nous somme dans notre rôle d’ONG. Nous venons de protéger 28 000 km2 de ces îles, îlots et lagons éloignés, des écosystèmes récifaux d’une très grande richesse, mais cela ne représente que 2,15 % du Parc naturel de la mer de Corail. Il fait 1,3 millions de Km2 et il recèle encore beaucoup de trésors et d’éléments importants pour la science, de découvertes potentielles, mais aussi pour les populations en termes de ressources. Je pense notamment aux monts sous-marins et il reste beaucoup à faire.

Justement, que reste-t-il à faire ? 

Nous restons convaincus que la Nouvelle-Calédonie peut encore aller plus loin et montrer la voie aux autres pays du Pacifique et pas seulement. L’élan doit être poursuivi afin de continuer à s’inscrire dans l’objectif recommandé par les scientifiques et l’UICN, à savoir protéger 30 % des océans de la planète. Et la démarche planétaire va bien plus loin car en faisant cela on ne protège pas seulement les océans, mais la biodiversité, la vie sur terre. Si nous massacrons nos océans, l’humanité ne s’en remettra pas car il y a une vraie économie derrière. L’océan nourrit des milliards de personnes. Et le parc, de par sa taille, à une place importante à prendre dans ce mouvement mondial. Désormais, au sein du comité de gestion nous devons engager les discussions sur la protection des monts sous-marins qui sont très importants. Nous avons également deux îles volcaniques, une fosse de subduction qui se trouve entre les Loyauté et le Vanuatu et un monument marin qui, comme la fosse des Mariannes (la plus profonde actuellement connue), va demander beaucoup de travail.

Vous avez remis un courrier au président du gouvernement de la part d’un ambassadeur de marque de votre ONG. Que lui dit-il ? 

L’ambassadeur de notre programme, qui n’est autre que John Kerry, l’ancien secrétaire d’Etat des Etats-Unis sous la présidence de Barrack Obama, a tenu à remercier le président du gouvernement, Philippe Germain, pour cette avancée majeure. Il l’encourage à aller encore plus loin et l’a personnellement invité à venir participer à la conférence Our Océan 2018, une conférence mondiale avec les présidents et ministres de l’environnement qui se tiendra à Bali les 29 et 30 octobre prochain.