UN roman à offrir: WAYANA BLUES : D’OUVÉA À ANTECUME PATA

30/12/2017 at 14 h 36 min

sources guyaweb, Helene Ferrarini

Wayana Blues : d’Ouvéa à Antecume Pata

Wayana blues, le nouveau roman de Laurent Pipet met en scène une révolte dans les villages wayana du Haut-Maroni, librement inspirée de la prise d’otage d’Ouvéa survenue en Nouvelle-Calédonie en 1988.

Consultant en énergies renouvelables et président de l’association Kwala Faya qui salarie une quinzaine de personnes pour la formation, la réalisation et l’entretien de kits solaires dans les villages isolés de l’Oyapock et du Maroni, Laurent Pipet mobilise dans Wayana blues sa connaissance de ces territoires qu’il fréquente depuis quinze ans.

En avril 1988, des militants indépendantistes kanaks occupent la gendarmerie d’Ouvéa. Quatre gendarmes sont tués. S’ensuit la prise d’otages de 23 gendarmes dans la grotte d’Ouvéa pendant plusieurs jours. Le 5 mai 1988, le GIGN donne l’assaut et 19 militants kanaks et deux soldats sont tués. D’où est venue cette idée de vous inspirer de cette prise d’otage pour la transposer dans le pays wayana contemporain ? 

Ayant vécu en Calédonie, j’ai été beaucoup touché par la prise d’otages d’Ouvéa et ses conséquences sur les relations entre la France et la Nouvelle-Calédonie. J’ai souvent eu envie d’écrire là-dessus, mais je me disais qu’il y avait déjà eu suffisamment de littérature sur ce sujet. Puis, je me suis demandé pourquoi le pays amérindien qui souffre un peu des mêmes maux ne serait pas sujet à une histoire un peu similaire.

C’est une manière de parler d’Ouvéa non pas en s’attachant aux conséquences et à l’aspect spectaculaire de cet événement mais plutôt aux germes qui ont fait que, par étapes, on en est arrivé là.

Wayana blues raconte notamment le parcours de deux frères wayana qui prennent des chemins différents. Comment à partir de leurs itinéraires de vie avez-vous construit un récit dont l’objectif est, comme vous l’expliquez, d’écrire la genèse d’une révolte ? 

Ce qui m’a marqué dans Ouvéa – que j’ai vécu à posteriori parce que j’étais trop jeune à l’époque pour comprendre – c’est le dénigrement total de cette révolte. Dans sa médiatisation et dans son traitement politique, on est resté sur l’expression de « sauvages sanguinaires qui tuaient de sang-froid ». J’avais envie de prendre le parti non pas de la France qui observait de l’extérieur, mais de partir d’où est née cette révolte.

En partant de l’enfance d’une personne, on peut décrire comment un sentiment d’injustice se renforce au fil des ans et comment il peut se concrétiser… Dans Wayana blues, il s’agit d’évoquer comment, par le biais de plusieurs événements douloureux, on en arrive à ces extrêmes.

Le but de ce roman est de montrer la montée en puissance d’une envie de révolte.

Quelles similarités observez-vous entre la Nouvelle-Calédonie et la Guyane, deux territoires où vous avez vécu et travaillé pendant plusieurs années ? 

Un mal-être général des populations qui essaient de s’inscrire dans une culture qui n’est pas la leur mais qui est très séduisante. Les problématiques sont les mêmes, tout comme les conséquences en terme d’alcoolisme, de mal-être, de chômage, de dévalorisation, d’oubli de la mémoire et de la culture avec, pour le pays amérindien, une problématique des suicides qui est plus marquée.

Wayana blues de Laurent Pipet publié chez Publibook en 2017

Wayana blues de Laurent Pipet publié chez Publibook en 2017

La question des suicides en pays amérindien est très présente dans Wayana blues. Vous qui fréquentez les villages des haut-fleuves guyanais depuis une quinzaine d’années, comment avec-vous vu évoluer cette problématique ?

Le sujet est plus médiatisé aujourd’hui mais il est présent depuis plusieurs années. On en parle désormais à Cayenne. Le fait que des sénatrices aient écrit un rapport [ndlr : le rapport des sénatrices Archimbaud et Chapdelaine remis le 30 novembre 2015, voir Guyaweb du 19/12/15] montre que la préoccupation est grandissante, mais on est encore loin d’avoir mis tous les moyens sur le sujet.

A l’heure actuelle, je ne vois pas, avec ce que j’estime être du saupoudrage d’actions, comment on peut arriver à du mieux-être. Il me semble inévitable que les habitants de ces territoires soient responsabilisés et pour cela impliqués au coeur de ces préoccupations, aussi bien dans le constat et l’analyse – et pas seulement pour répondre à des questions qui consistent souvent à faire dire ce que l’on a envie de dire – que par la recherche et la proposition de solutions prenant en compte leurs propres modes d’organisation. Il ne s’agit pas de multiplier les comités Théodule agissant depuis Cayenne et parfois sans concertation les uns avec les autres.

De plus, sans cession aux revendications primaires qui sont les revendications sur le foncier notamment, je ne vois pas comment on peut avancer sur ces thématiques.

Dans Wayana blues, vous imaginez une action forte : une prise d’otages de gendarmes par un groupe de jeunes wayana révoltés. Souhaiteriez-vous que les habitants des haut-fleuves de Guyane portent leurs revendications avec plus de force ?

Je ne sais pas si c’est un souhait… L’intérêt était de montrer que l’on peut arriver à des extrêmes qui sont dommageables. Je vois de moins en moins possible ce scénario de révolte. Je pense qu’il va y avoir une fuite en avant vers la culture occidentale.

D’un côté, il y a bel et bien des signes positifs d’évolution – trois conseillers municipaux à Maripasoula, un directeur d’école à Antecume – et une jeunesse qui se mobilise à travers la politique et des associations sur la transmission des savoirs, la médiation sociale, l’épargne, l’énergie, la problématique des déchets…

De l’autre, l’assimilation et l’acculturation sont maintenant renforcées par la présence d’églises évangélistes qui ont bâti des églises dans trois des cinq villages du Haut-Maroni. Les derniers rassemblements que j’ai pu voir à Antecume Pata ou Kayodé, où une église a été inaugurée récemment, rassemblaient 400 à 500 personnes sur un millier d’habitants, soit la moitié de la population. L’embrigadement moral et psychique est important.

De plus, une guerre est déclarée entre les catholiques et les évangélistes avec un rejet total de ceux qui ne sont ni dans l’un ni dans l’autre de ces camps. Chez une population à la base animiste, je vois aujourd’hui des amis se réfugier en apparence dans le catholicisme en réaction à la montée évangéliste.

Laurent Pipet et son premier roman Les hommes naissent libres et égoïstes

Laurent Pipet et son premier roman Les hommes naissent libres et égoïstes

Vous vous inspirez de la vie et de l’histoire guyanaise pour développer des fictions. Est-il difficile de se détacher de l’approche documentaire, voire ethnographique couramment adoptée dans les ouvrages sur la Guyane ? 

Il y a ce que j’ai lu et que j’ai envie de retranscrire, ce que j’ai envie de dire qui est de l’ordre de la révolte personnelle ou de la sensibilisation propre et enfin l’histoire que je dois raconter derrière avec une trame qui soit plaisante. J’essaie de trouver le juste équilibre entre ces trois aspects. Il faut se détacher de ce que je viens d’apprendre ou que j’ai envie de dire afin de ne pas être trop démonstratif et trop docte. J’évite de trop expliquer afin de laisser libre cours à l’imagination du lecteur et une part de mystère dans cet imaginaire.

Wayana blues est votre deuxième roman. En 2013, vous avez publié Les hommes naissent libres et égoïstes. En 2014, vous avez été lauréat du prix René Maran pour une nouvelle. Quelle est votre pratique de l’écriture ?

J’ai toujours aimé écrire, je trouve du plaisir dans l’écriture. J’attache beaucoup d’importance à la forme et j’essaie d’y accoler aussi du fond.

Je suis plus doué pour les petites saynètes que j’écris indépendamment les unes des autres et que j’accole ensuite dans une trame préexistante. J’écris ainsi de manière décousue et avec mes activités professionnelles et associatives, j’ai du mal à m’infliger une discipline. J’ai du écrire Wayana blues en deux ans de manière discontinue.

Travaillez-vous sur un prochain ouvrage ?

Je travaille à un nouveau texte entre le Laos et Cacao qui évoquera l’arrivée des Hmong en Guyane. Il met en scène deux protagonistes : une femme journaliste ayant travaillé au Laos et qui arrive en Guyane et un Hmong, personnage mystérieux qui cache un secret.

Wayana blues, Publibook, 2017, 184 pages, disponible en librairie et sur internet

Image à la Une : extrait de la couverture du livre Wayana blues, photo de Miquel Dewener-Plana

Tags: