Tiki Pop, comment l’imaginaire polynésien a envahi l’Amérique du Nord

11/07/2014 at 17 h 31 min

L’exposition « Tiki Pop, l’Amérique rêve son Paradis polynésien » explore la montée en puissance de la culture du pacifique sud devenue le fantasme de toute une génération. Comment les divinités polynésiennes se sont-elles inscrites dans le quotidien des américains?

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Marlon Brando dans « Les révoltés du Bounty », 1962

Amérique, terre d’abondance, nation invincible. En 1950, les Etats-Unis représentent aux yeux du monde la puissance, le succès et la réussite par excellence. Ils ont survécu au premier crack boursier de Wall Street, sont les héros de la Seconde Guerre Mondiale, et leurs produits issus de l’industrie florissante d’après-guerre leur assurent avenir économique et richesse matérielle.

Les Etats-Unis contrôlent également le marché de l’art, dont la capitale internationale est New-York. Le début XXème siècle a sonné la rupture avec les codes du classicisme associés à la vieille Europe, et plus particulièrement aux Etats-Unis, où l’on décide pour des enjeux à la fois sociaux et économiques, de valoriser plusieurs tendances d’art sans en dénigrer aucune. Les Etats-Unis sont fiers de la diversité culturelle et de la liberté intellectuelle qui émane de leur territoire.

Cette liberté, les américains stressés de la consommation de masse vont la chercher, à l’instar des artistes poussés à l’expérimentation par un public en demande de nouveauté, dans des territoires lointains. Les premiers vecteurs du mythe océanien sont sans aucun doute les récits de Bougainville et de Cook, les oeuvres des artistes voyageurs comme Gauguin ou Matisse, mais également le commerce des marchands d’art, qui participe à l’engouement du grand public pour les arts primitifs venus d’ailleurs.

L’autre grand personnage qui contribue à façonner la figure paradisiaque du pacifique sud est le cinéma hollywoodien. Les symboles du loisir et de la détente sont incarnés par la vahiné, la hutte, les pirogues, les instruments de musiques, etc. Tous ces stéréotypes prolongent le rêve des mers du sud.

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Kon-Tiki Polynesian restaurant, Montréal, 1958

Tiki, le refuge américain

Figure d’idole primitive, le Tiki devient la divinité américaine des loisirs. Il est la promesse d’une échappatoire à la civilisation moderne et industrialisée. Dans l’inconscient collectif, il est associé à la possibilité d’échapper au monde moderne dans tout ce qu’il engendre : responsabilité, travail, rigueur. Ce rêve incarne le fantasme d’un retour à un temps où l’homme vivrait en harmonie avec le monde et la nature, à une vie douce et sans contraintes dans les îles du Sud. Le style Tiki, c’est la construction d’un mythe polynésien qui s’intègre parfaitement dans la culture pop américaine.

C’est aussi pour des raisons économiques que le mythe polynésien fonctionne aussi bien. Un décor qui « fait du bien » est un décor rentable, puisqu’il peut être décliné dans tous les domaines de l’art et de la création : peinture, sculpture, design, cinéma, etc. Le Paradis polynésien prend vie sous toutes les formes possibles : cendrier, verre, bouteille de ketchup, accessoires et éléments de décoration d’intérieur, tout est revisité dans le style « Tiki Pop », qui envahit peu à peu le quotidien américain.

L’engouement pour ce rêve d’évasion est tel qu’il apparaît partout sur le territoire américain. Si le mythe de cette divinité a fait ses premières apparitions autour de 1920, il connaît son apogée dans les années 60, lorsqu’il quitte le domaine du design et de la décoration d’intérieur pour influencer l’architecture. Sont construits des parcs à thème, des centres de villégiature, des bars à cocktail, et des bâtiments modernes.

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Représentation de tiki © Musée du quai Branly – photo Claude Germain

De la high-class au mauvais goût américain

Les puissants réseaux américains de l’art font entrer des œuvres d’Océanie dans les galeries et les musées. Tout au long des années 50, la connaissance de ces arts primitifs que l’on aperçoit également dans les halls de bâtiments et des salons privés devient un signe de raffinement.

Popularisé par le style Pop, le Tiki, alors ambassadeur du rêve polynésien, s’étend jusque dans les maisons des classes moyennes américaines.

Le mythe du « Paradis du Sud » s’effondre quand une nouvelle génération d’universitaire prend conscience du lourd passé américain et européen : génocide, esclavage, racisme, sexisme. Le fait de détourner des idoles d »une civilisation pour faire évoluer la culture du divertissement est perçu comme une marque de mauvais goût. « Dépassé », « vieux jeu », « fade », le début des années 70 sonne le glas du Tiki Pop.

Phénomène de la pop-culture

Aujourd’hui, collectionneurs et archéologues remettent au goût du jour ce qu’il reste de ce style. S’ajoute à cela la réouverture des bars à cocktails aux Etats-Unis, qui remet le mouvement Tiki sur le devant de la scène.

L’exposition « Tiki Pop – l’Amérique rêve son Paradis polynésien » étudie la folle ascension de ce phénomène à travers plus de 450 pièces, objets et accessoires, présentés aux côtés d’oeuvres authentiques (sculpture Tekoteko Maori, bol Tonga à Kava).

À découvrir au Quai Branly jusqu’au 28 septembre 2014.

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Par Marie Delattres