On pêche trop!

10/10/2017 at 8 h 34 min

sources Tahiti infos

Aire marine protégée ou pillage subventionné des ressources ?


. La pression autour des Marquises et des Australes est très forte, à la limite de la frontière de la zone économique polynésienne. (Capture d’écran : Global Fishing Watch – montage : Jean-Luc Massinon)

 

En marge du séminaire scientifique international qui s’est tenu la semaine dernière, deux spécialistes ont présenté leur réflexion sur les enjeux et défis de la protection des océans en Polynésie. En plus d’une gestion contrôlée de la pêcherie fermée aux bateaux étrangers, la mise en place d’aires marines protégées peut permettre de sauvegarder la ressource. Les craintes d’une disparition de la pêche artisanale aux Marquises en raison de l’implantation d’une flottille de thoniers sont réelles.

Le sujet engage largement l’avenir du fenua et fait débat des Australes aux Marquises auprès des pêcheurs et des associations de protection de l’environnement.

Mais la conférence publique sur les “Enjeux et défis de la protection des océans en Polynésie française” n’a finalement pas mobilisé les foules.

Samedi dernier au matin, au petit théâtre de la Maison de la culture, une cinquantaine de personnes à peine a assisté à ce rendez-vous destiné au grand public et voulu par les organisateurs du séminaire scientifique international qui venait de s’achever à Papeete.

Le conseil économique, social et culturel (CESC), la Fédération des associations de préservation de l’environnement (Fape), le Centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement (Criobe) et Pew avaient pourtant offert à la population une occasion unique de venir écouter des scientifiques de renommée internationale, et même de débattre avec eux.

Ceux qui sont venus ne l’ont pas regretté, même si ce qu’ils ont entendu leur a certainement fait froid dans le dos.

Car avec les docteurs Daniel Pauly et Kristina Boerder, l’auditoire a perçu combien une mauvaise gestion pourrait mener la Polynésie à sa perte. Déjà présentes aux portes de sa zone économique exclusive (ZEE), les flottilles internationales font peser un réel danger sur les ressources marines du fenua.

La pression des armateurs locaux est aussi grandissante, alors que la raison voudrait que le gouvernement sauvegarde nos eaux par la création d’aires marines protégées.

 

Tendance mondiale au “déclin

 

Reconnu comme l’un des plus grands spécialistes au monde des ressources marines, chevalier de la Légion d’honneur, lauréat du prix international Cosmos (plus haute distinction dans le domaine de l’écologie), le docteur Pauly a dressé un tableau noir de la situation dans le monde.

La sommité reconnaît que les experts ignorent même la situation réelle des stocks de poissons, tant les statistiques sont focalisées uniquement sur le thon.

“On pêche trop, en Asie et en Europe”, fustige le spécialiste qui livre avec certitude que la tendance mondiale est au “déclin” des ressources.

La pression des Coréens, des Espagnols, des Japonais et désormais des Chinois est toujours plus forte dans le Pacifique, explique Daniel Pauly, qui annonce des baisses de la biomasse (depuis les années 1960) de 60 % du thon germon, de 62 % du thon jaune, de 84 % du thon obèse ou encore de 86 % du thon rouge du Pacifique.

Plus rien ne semble arrêter le pillage des océans, car “on pêche de plus en plus profond, sans qu’il y ait de contrôle”, s’inquiète le spécialiste.

En montrant du doigt également la France, l’expert met en lumière les pratiques de subventionnement de la pêche qui reviennent à subventionner la surpêche (plus de prises, plus de bateaux…). Et il dénonce les défiscalisations, les abattements sur le carburant et les autres garanties des prix (peu importe le type de prises) qui ne font qu’empirer la situation.

 

Pêche industrielle ou artisanale

 

Pour une bonne gestion des ressources, le spécialiste préconise une mise en place de quotas. Mais dans le cas du thon obèse, il ne faudrait malheureusement plus de prélèvement si l’on veut préserver cette famille et amorcer une régénération de l’espèce.

La mise en place d’aires marines protégées permettrait de reconstituer les stocks. Le scientifique pense même que ce serait un bien sur le plan génétique.

Cela amène aussi à repenser le type de pêche que l’on veut pratiquer. Le docteur canadien critique autant la pêche à la senne que celle à la palangre.

Les grands filets d’encerclement ne font pas le tri des prises. Quant aux lignes dormantes, “ce sont des machines à tuer”, selon Daniel Pauly.

Le spécialiste assure encore que moins de 10 % des poissons ciblés sont relevés avec cette dernière technique, faisant comme victimes collatérales les requins, les dauphins, les tortues… attirés par les appâts.

Peut-être qu’un retour à la pêche de subsistance est à préconiser. Car lors de sa démonstration, Daniel Pauly a également démonté l’idée reçue qui laissait croire que la pêche industrielle était profitable socialement et économiquement à un pays. Il démontre le contraire en comparant une pêche à large et petite échelle.

Si le tonnage des prises est en faveur de la pêche à grande échelle, le nombre de captures rejetées en mer est inexistant pour une pêche de petite échelle (donc un bon point pour l’écosystème). Dans le cas d’une pêche artisanale, il n’y a pas non plus de surplus destiné à être finalement transformé en farine ou en huile.

 

Étoiles de mer séchées et cartes postales

 

Poursuivant sa démonstration, Daniel Pauly explique encore que la quantité de carburant utilisé par tonne de poisson (pour la consommation humaine) est deux à quatre fois plus importante pour une pêche industrielle. Et les subventions gouvernementales seraient cinq fois moins importantes pour une pêche artisanale.

Le scientifique assure encore que le demi-million d’employés dans la grande industrie de la pêche est sans commune mesure avec les 12 millions de petits pêcheurs qui pourraient vivre de cette activité.

Dans le cas concret du projet de l’implantation d’une flottille aux Marquises (où la grogne commence à se faire entendre, lire ci-dessous), le docteur ne cache pas son inquiétude.

Il doute que cela apporte des emplois aux Marquisiens. La crainte est de voir les chalutiers entrer en compétition avec les pêcheurs traditionnels. “La pêche locale va péricliter. Et comme dans d’autres villages de pêcheurs du monde, on ne vendra plus que des étoiles de mer séchées et des cartes postales.”

Dans ce domaine de la pêche, c’est un vrai modèle économique que le gouvernement doit décider pour le fenua.

Les aires marines protégées ou le pillage subventionné des ressources ?

À la conférence publique, samedi matin, il n’y avait malheureusement pas de représentants du Pays pour entendre les arguments des scientifiques. Et le débat n’a donc pas eu lieu.