LE SOUCI DE LA NATURE : Apprendre, inventer, gouverner

21/06/2017 at 11 h 54 min

Un nouvel ouvrage collectif vient de paraitre aux éditions du CNRS sous la direction de Cynthia Fleury et d’Anne Caroline Prévot, après celui en 2012 consacré à « L’Exigence de la réconciliation : biodiversité et société »

Cynthia Fleury, spécialiste de la démocratie, reste attentive à toutes les nouvelles formes de nos représentations citoyennes. Entrant dans la dimension temporelle d’une vision passée confrontée à un nouveau réel, à nouveau se pose pour les auteures la question de la réconciliation entre notre savoir et la nature.

Effritement d’un réel passé

Cynthia Fleury part d’un constat, l’état de la nature est celui que nous percevons. Même si votre grand père vous raconte qu’ici il pêchait des centaines de poissons, vous ne retiendrez que la joie de deux ou trois prises. Et votre aptitude à protéger votre environnement va être relatif à votre perception, à votre connaissance du milieu. Les listes d’espèces en voie de disparition ne seront alors que des listes abstraites et de peu d’effets.

Effritement de la toute puissance scientifique

Le scientifique hier tout puissant ordonnateur du savoir et aujourd’hui confronté à votre expérience : comptage des papillons, surveillance des abeilles…Ce que l’on nomme la science participative. L’expérience vous a confronté à vous même, à vos interdépendances avec la nature. Les connaissances se multiplient, s’entrecroisent ce que Cynthia Fleury nomme comme une des ouvertures au renouveau démocratique.

Vingt quatre chapitres se succèdent touchant du doigt le fait que nos expériences façonnent nos façon de vivre, de penser d’agir et donc de gouverner.

De la diplomatie internationale ou de la gestion des conflits, on passe à l’urgence de protéger. Des constats de dégradation, on en vient au partage du souci de nature, il s’inscrit en continuum avec notre humanisme, l’essentiel étant d’inventer un monde de partage. (Nous ne nous priverons pas du clin d’œil au changement de dénomination du nouveau ministère de l’environnement devenu celui de la transition écologique et des solidarités !)

On retrouve dans ces textes les idées chères à Edgar Morin ou Jacques Ellul qui doivent aider à progresser en politique , sans oublier les textes fondateurs de nombreuses religions « on a tendance à croire que tout accroissement de puissance est en soi un progrès (…) comme si la réalité, le bien et la vérité surgissaient spontanément du pouvoir technologique et économique » écrit le pape François dans son encyclique de 2015 « nous possédons trop de moyens pour des fins limitées et rachitiques » poursuit il.

Notre éducation environnementale est à faire en totalité (p93 et 94), elle ne peut trouver son cadre dans les savoirs figés mais dans l’esprit critique faisant l’ex-périence de la pluralité des dimensions de l’existence, de l’apprentissage des comportements

Alors comment mobiliser les masses?

Pousser à l’action nécessite autre chose que la raison. Les auteures proposent la passion, la peur, la croyance, quelque chose d’agissant lié à la reprogrammation de nos conditionnements sociaux.

Il faudrait esquisser un début de réponse en analysant le « langage de la nature » , les interactions entre les humains et la nature : lire les signes de la nature, se laisser déplacer par l’eau, chasser, cohabiter…C’est l’émergence d’un travail scientifique qui devra inventorier, classer, confronter les liens entre expériences psychologiques et types d’interactions. Pourquoi faire ? Pour « discuter avec d’autres de ce qui est beau dans notre relation avec la nature, de ce qui nous manque, de ce que nous pourrions récupérer si nous changions de cap (p190). »

Une longue analyse est consacrée au cinéma. Après tout la réalité virtuelle pourrait remplacer les bienfaits de la nature? Pour l’instant, elle est technologiquement incapable de rendre la totalité des sensations, elle est « imparfaite » et en plus, les scénarios d’urgence écologico-politique ont tendance à joindre au chaos le désordre démocratique et la toute puissance des leaders.

Pour conclure il y a urgence à repenser nos relations au sein de l’humanité et celles de l’humanité au sein de la nature en multipliant les règles de gouvernance mondiale qui encadrent les usages des choses communes. Elles restent en devenir comme l’expérimentation démocratique de la responsabilité des citoyens dans leur diversité sociale et culturelle.

Dominique Martin Ferrari