jean François CARENCO a la tête de la CRE ça bouge!

24/05/2017 at 15 h 54 min

Toujours fidèle à lui même et à son franc parler , depuis trois mois JF Carenco gère la Commission de régulation de l’énergie . La fera t il bouger?  (ci dessous son IT paru dans « contexte ») Préfet pendant vingt-trois ans (dont plusieurs années en Guadeloupe), Jean-François Carenco veut continuer à servir l’ « intérêt général » avant tout dans l’autorité administrative dont il a pris la tête le 17 février 2016. Avec sa méthode et son franc-parler, qui lui ont permis de gravir tous les échelons de la méritocratie républicaine, lui qui est « parti de rien et [est] arrivé préfet de Paris ». Etre si longtemps « marque un homme, quand même », admet-il. L’arrivée d’un pur produit de l’État à la tête d’une autorité administrative indépendante a fait tiquer de nombreux observateurs. 

« Passer du régalien à la régulation, domaine beaucoup plus souple, est un tant soit peu antinomique », dit l’un de ceux qui ont du poids. « S’il n’avait pas été nommé à ce poste, il partait à la retraite, sans avoir plus rien à prouver dans le domaine préfectoral. Il peut être au contraire quelqu’un de très indépendant. Seul l’avenir le dira, mais cela peut marcher. » 

« A force de vouloir être dans le moule on devient tarte » 

Le passé peut aussi parler. En quarante ans de carrière dans l’administration, il a laissé dans presque toutes les préfectures de France et d’outre-mer le souvenir d’un homme « atypique ». À ce qualificatif qu’il n’aime pas, il préfère l’expression « incontrôlable, mais loyal ». 

« Je refuse d’être dans un moule, “à force de vouloir être dans le moule on devient tarte” », admet-il volontiers. « Mais je ne suis pas “rock’n’roll”. Je pense simplement que l’on n’a pas besoin de s’ennuyer au bureau. » 

En pratique, cela se traduit par une franchise peu commune dans l’administration. 

Ils sont ainsi nombreux, dans le petit monde de l’énergie, à se souvenir de son allocution d’ouverture du colloque annuel du Syndicat des énergies renouvelables, le principal représentant du secteur, le 19 janvier 2010. Loin du discours policé d’un haut fonctionnaire auquel sont rompus les participants d’un tel événement, Jean-François Carenco dit que « les énergies renouvelables coûtent cher » et que le coût du renouvellement de toutes les centrales nucléaires étant estimé à 200 milliards d’euros, « toutes les économies qui peuvent être effectuées sur cette somme [seraient] les bienvenues ». 

Ce discours « avait surpris et glacé », se souvient un participant, acteur du Grenelle de l’environnement. Il est prononcé moins d’un an avant le moratoire décidé par le gouvernement sur les tarifs d’achat photovoltaïque, dont Jean-François Carenco est perçu comme l’artisan. 

Sept ans après, le président de la CRE se dit toujours « soucieux des finances publiques » en matière de renouvelables. Ces dernières sont tout de même « franchement l’avenir, une fois réglé le problème du stockage et leur caractère intermittent qui les bloque ». 

Dire la vérité

L’ancien préfet de Paris concède avoir « fait [sa] carrière en disant la vérité », et ne tarde pas à en donner un exemple, assumant sa remise en question de la « vertu absolue de la concurrence ». Une phrase qui là encore a pu surprendre, la CRE étant justement censée concourir « au bon fonctionnement des marchés de l’électricité et du gaz naturel », comme le rappellent ses missions.

Son prédécesseur, Philippe de Ladoucette, affirmait à Contexte que « La France a un problème avec la concurrence ». 

« Tout le monde a un problème avec la concurrence, pas qu’en France » étant donné que « tous les pays du monde subventionnent massivement les énergies », rétorque Carenco. 

Pour « se soumettre au marché », « quatre conditions » doivent être remplies, détaille-t-il : la concurrence « ne devrait marcher que lorsqu’elle favorise la construction européenne, l’innovation, l’industrie, et avantage le consommateur ». Sans cela, et s’il « n’y a que des prix marginaux à 20 000 euros » le mégawattheure, « eh bien, je suis contre ». 

« Percevoir le politique sous le technique »

Cette question lui fait « peur », comme il l’a dit lors d’une rencontre-débat publique avec la Commission européenne, un nouveau format qu’il a impulsé. Car Carenco juge que son rôle à la présidence de la CRE est de « percevoir le politique sous la technique ». Il tient à travailler en lien étroit avec le Parlement :

« J’ai commencé avec le Sénat et j’attends la nouvelle Assemblée nationale. Régulièrement nous nous rencontrons avec les parlementaires intéressés à l’énergie. »

Connaisseur des « grands élus », il tutoie la plupart de ceux qu’il croise à l’issue de son audition de prénomination à l’Assemblée, le 7 février. Il s’impose aussi une réunion bimensuelle avec la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC). 

Depuis sa nomination, il a fait le tour de l’Europe pour rencontrer ses homologues. Il prend des cours d’anglais, indispensables pour argumenter à Bruxelles, où il se rend deux fois par mois pour porter la parole qu’il veut « diversifiée » du plus grand exportateur d’électricité européen.

Jean-François Carenco distingue en effet deux missions principales de la CRE : « le volet réglementaire et le volet d’influence », notamment au niveau européen. 

« Je ne connais que des gens, je ne reconnais aucun lobby »

Avec quelle stratégie ? Le régulateur doit « essayer d’influer sur le quatrième paquet » énergie proposé par la Commission européenne en novembre dernier, « participer à toutes les réunions » et « faire valoir à Bruxelles et auprès de [ses] collègues toutes [ses] prises de positions », décrit-il. Le régulateur de l’énergie va « éditer un document de douze fiches sur les compétences de la CRE et [s] e mettre au service du gouvernement, en toute indépendance, pour dire “voilà ce qu’on en pense” ». 

Pour autant, Jean-François Carenco n’aime pas le mot « lobbying », qui n’est « pas français ».

« Mes relations avec les entreprises du secteur sont amicales, je ne connais que des gens, je ne reconnais aucun lobby. Les gens ont des opinions légitimes et ils les défendent. L’indépendance ne veut pas dire l’isolement, ou alors vous êtes gouverneur de Clipperton. »

Quitte à paraître pro-industrie et à éloigner la CRE de ses missions vis-à-vis du consommateur résidentiel ?

Le régulateur de l’énergie répond par une autre question : « Les industriels ne sont-ils pas des consommateurs finaux ? », ironise-t-il. Carenco égrène sa nouvelle stratégie : « Je défends le consommateur final. [… ] Il faut tout faire pour aider l’industrie française, de manière compatible avec les règles européennes. » À ce titre, il a créé « un poste de conseiller industriel du président ». 

Autre innovation que Jean-François Carenco entend apporter : la création d’un comité prospectif d’une « douzaine de personnes » constituée d’Européens, scientifiques, industriels, juristes afin « d’appuyer les réflexions de la CRE ». 

« Ma porte est ouverte au monde énergétique » assume-t-il. « La CRE doit être le lieu où l’on peut poser des débats. » Pour Jean-François Carenco, « ce creuset de compétences gigantesques » doit être « le lieu crédible et légitime pour parler » des « contradictions et tensions » qui secouent le monde de l’énergie, entre « ceux qui croient à la vertu absolue de la concurrence et ceux qui ne le croient pas », « entre la France et l’Europe énergétique », « les gouvernements et les régulateurs » ainsi qu’ « entre opérateurs ».

Cette instance où les décisions sont prises en collégialité est « une nouveauté » pour l’ancien préfet. Il concède avoir « pu peut-être un peu bousculer » les commissaires à son arrivée. 

« Nous ne sommes pas d’accord sur tout », entre ceux qui ont une conception tout marché de l’énergie et les interventionnistes, développe-t-il. 

Quelle position la CRE adoptera-t-elle désormais sur la suppression des tarifs réglementés de vente proposée par la Commission ? 

« Avant de donner son avis, je proposerai au collège de regarder leur réalité en France. Ce sont les enfants adoptifs du général de Gaulle et de Marcel Paul, inscrits dans les gènes de la République française, et contre lesquels 80 % des Français ne lèvent pas le petit doigt. » 

4h30 tous les matins, 5h15 s’il s’est couché tard

Bourreau de travail, le président de la CRE se lève à 4 h 30 tous les matins – à 5 h 15 lorsqu’il s’est couché tard – et « travaille plus de 80 heures par semaine ». Dans le bureau occupé dix ans par son prédécesseur, Carenco s’est installé avec les portraits des résistants entrés au Panthéon en 2015 : Zay, Tillion, de Gaulle-Anthonioz et Brossolette – des reproductions des dessins de son ami Ernest Pignon-Ernest.

« En interne, le mot qui revient le plus souvent est que l’activité est soutenue », constate un connaisseur des lieux. Carenco trouve dans ses matinées le temps de « cultiver son jardin » : il lit – son « copain » Michel Serres pour son optimisme, Marcel Gauchet pour comprendre le pessimisme français, des romans –, regarde des séries – Homeland, Scandal, le Bureau des légendes – et fait « ce qui doit être fait en dehors des heures de bureau ». 

C’est un « 4×4 », dit de lui Jean-Louis Borloo, dont Carenco a été le directeur de cabinet au ministère de l’Écologie (2007-2010) tout en lui attribuant la qualité de « rechercher des points de vue différents pour s’établir une opinion ». « Mon premier boulot quand j’arrive dans un nouveau travail, c’est de faire adhérer les collaborateurs », assure Carenco.

Une méthode confirmée par des connaisseurs du régulateur. « Avant, il y avait vraiment une dichotomie entre le collège et les services », selon un observateur de premier plan. Ces derniers « ne présentaient qu’une seule position au collège. Cela a changé. Les plus jeunes [salariés] ont l’air très satisfaits ».

La politique lui a passé

La politique ? Il a voulu en faire « quand il était jeune ». « Ça m’a passé ». Charles de Courson – camarade de promotion à l’ENA, aujourd’hui député de la Marne, candidat à sa réélection – raconte qu’il avait manifesté contre la construction du barrage de Naussac (Lozère), lorsqu’il était stagiaire à la préfecture de Montpellier.

Le président de la CRE, qui refuse de donner la moindre indication sur ses opinions, se laisse aller à dire que « le pays est très injuste avec François Hollande », pour qui il a « un grand respect ». 

« Je fais de la politique au sens propre, je m’occupe des affaires de la cité », argumente-il. 

Il montre un exemplaire d’un cahier de l’administration, qui revient sur le projet du Grand Paris. « Vous voyez, c’est quand même une réussite. Je veux réussir de la même manière ici à la CRE. »