Pas de mise sous cloche, vers un développement endogène

13/04/2017 at 10 h 24 min
A lire cet IT vu dans La Tribune
Joëlle Prévot-Madère, entrepreneure et présidente de la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CPME) fait un point sur la crise sociale et économique qui frappe actuellement la Guyane.

LA TRIBUNE – Quelle est l’origine de la crise qui secoue actuellement la Guyane ?

JOELLE PREVOT MADERE – C’est l’insécurité qui provoque ce ras-le-bol. Il y a un nombre énorme d’homicides, de vols et d’infractions. C’est grave. On est sur un territoire français. Il y a des enfants qui ne vont pas à l’école. Je n’ai pas subi de braquage direct, mais dans mon entourage , il y en a eu. Je touche du bois. On a déjà subi des dégradations, des vols à la tire. Il y a quasiment un meurtre par semaine.

Pourquoi cette crise éclate-t-elle maintenant ?

Je le répète, la crise éclate maintenant à cause de la montée de l’insécurité qui frappe de façon transversale l’économie, l’éducation, la santé, le foncier, la pression migratoire… C’est cette insécurité qui est au centre des revendications de la population.

Ce phénomène d’insécurité est-il nouveau ?

Ce qui est nouveau, c’est l’ampleur que ce phénomène a pris. Sur un si petit territoire, avec la surpopulation, surtout autour de Cayenne, c’est inévitable. Il y a des bidonvilles ! Comme partout dans le monde, de telles conditions de vie sont génératrices de délinquance, de tensions et de violence.

Par ailleurs, il faut bien avoir en tête que la démographie explose. Actuellement, 43% de la population a moins de 20 ans. C’est deux fois plus qu’en métropole. A cette dynamique démographique s’ajoute des phénomènes migratoires, loin d’être anecdotiques. On a des femmes qui viennent accoucher en France pour que leurs enfants aient la nationalité française. Historiquement, la Guyane est un pays d’émigration, comme beaucoup d’anciennes colonies. Il y a toujours eu des apports. Il y a beaucoup d’Antillais qui se sont installés là. Mais ils ne sont pas les seuls. Sachez que la Guyane partage 700 kilomètres de frontière avec le Brésil et 500 kilomètres de frontière avec le Suriname dont les régions les plus pauvres sont en contact direct avec notre territoire. L’appel d’air est mécanique. Des Haïtiens, des Caribéens, tous les pays d’Amérique du Sud pensent pouvoir vivre décemment en Guyane.

Or, dans de telles situations de misère, on a tendance à penser que les plus pauvres sont responsables de sa propre pauvreté. Il y a deux fois plus de gens au RSA qu’en métropole. Il ne faut pas oublier les trafics. La drogue, l’or qui alimentent ce climat d’insécurité.

Revenons sur ce collectif des 500 frères contre la délinquance. Symbolise-t-il la démission de l’Etat ?

Pour la population guyanaise, il y a un manque total de présence de l’Etat pour assurer la sécurité des citoyens. Résultat, les citoyens décident de se défendre seuls. En tant que citoyenne, pour moi, c’est un problème. Je constate toutefois que cette milice n’est pas rejetée par la population. Quand ils sont intervenus lors d’une réunion publique, on a vu qu’ils parlaient en créole. Ce sont des personnes du pays qui nous défendent.

Le système éducatif ne permet plus de monter dans l’ascenseur social ?

Près de 50% des jeunes quittent l’école au niveau du primaire. Or, que pouvez-vous faire quand vous n’avez que le niveau primaire ? Vous ne pouvez même pas être vigile. Il n’y a pas assez d’écoles. L’éducation n’est pas adaptée. Beaucoup de langues sont parlées en Guyane, notamment les langues amérindiennes. A l’école, les enfants arrivent avec une langue maternelle qui n’est pas le français, ce qui ajoute à leurs difficultés. Un collectif de lycéens « Les Lumineux » dit qu’ils n’apprennent rien. Dans les livres scolaires, on néglige totalement l’histoire de la Guyane.

La politique économique du gouvernement est historiquement inadaptée ?

Tout à fait ! On a plaqué sur un territoire sud-américain des normes sociales européennes. C’est à cause de ça que c’est difficile pour un entrepreneur guyanais. Il n’y a pas d’encouragement à l’inventivité locale. Il faut voir quelles sont nos richesses et ce qu’on peut en faire, pour que ça revienne aux Guyanais. Entre 80% et 90% des produits, notamment alimentaires sont importés… Résultat, la Guyane n’est pas compétitive avec ses voisins.

Je regrette une autre chose. On dit trop souvent à nos jeunes que l’avenir est ailleurs. Or, seuls ceux qui ont les moyens peuvent partir. De toute façon, on ne peut pas dire à une population entière de partir. Pourtant, c’est un pays riche. Il y a du minerai, la forêt amazonienne…

Le programme Ariane est-il un motif de fierté ?

Non, pour la plupart des Guyanais, c’est quelque chose sous une cloche. Les Guyanais ne sont pas les ingénieurs ou les techniciens qui font décoller les fusées.

Les problèmes de la Guyane ressemblent-ils aux problèmes que l’on trouve aux Antilles, en Guadeloupe et en Martinique, ou à Mayotte ?

A cause de l’arrogance républicaine du continent qui impose sa langue, sa culture, son euro, ses normes sociales, ces territoires sont en décalage par rapport à leur environnement. La Guyane, c’est l’Amérique du Sud. La Réunion et Mayotte, c’est l’océan Indien. Ce sont des régions en pleine mutation. Vous devez vous inscrire dans votre région.

Bernard Cazeneuve annonce la création d’une prison à Saint-Laurent-du-Maroni. Que vous inspire cette décision ?

Voilà… C’est l’avenir, selon lui… Si l’avenir est de devenir prisonnier ou gardien de prison… Il faut d’abord résoudre la question de l’émigration avec le Brésil et le Suriname. La Guyane n’est pas sous une cloche. Aucun territoire d’outre-mer n’est sous une cloche. Il faut prendre en compte les transformations globales. Elles vont nous atteindre, comme elles ont atteint la France. Il faut prendre en compte l’environnement. Il faut choisir un développement endogène.

L’action du gouvernement est-elle trop tardive ?

C’est une évidence. Si tel n’était pas le cas, vous n’auriez pas eu autant de monde dans les rues. Je rappelle que plus de 40.000 personnes ont manifesté et marché dans les rues à Cayenne le 29 mars. Elles étaient plus de 12.000 personnes à Kourou. C’est la prise de conscience tardive du gouvernement de la situation de ce territoire qui a conduit à cette immense manifestation de démocratie populaire.

La réponse du gouvernement est-elle adaptée ?

Je ne le pense pas. Le gouvernement répond certes à des demandes précises détaillées dans une liste de revendications, chiffrant une partie de ses réponses à une somme d’un peu plus de 1 milliard d’euros. Mais cette somme est prévue sur une période de dix ans. De son côté, le collectif a estimé qu’une enveloppe supplémentaire de 2,1 milliard d’euros était nécessaire pour couvrir les autres besoins non répertoriés par l’exécutif qui, à ce jour, n’a pas donné de réponse à cette revendication.

Je propose une autre solution. Pour répondre à ces besoins reconnus, il faut acter la mise en place d’un fonds dédié à la Guyane d’une enveloppe de l’ordre de 300 millions d’euros par an, sur une période de cinq ans, renouvelable une fois. C’est le seul moyen de sécuriser une fois pour toute cette dotation affectée à la Guyane !

Des mouvements indépendantistes sont-ils à l’œuvre ?

A ma connaissance, aucun, même si des bruits circulent.

Quelles sont les mesures d’urgence à prendre et que porte la CPME en Guyane ?

Je vous rappelle qu’il a été officiellement mesuré un retard de 25 ans en Guyane par rapport à l’Hexagone en matière de développement, ce qui s’est traduit par plus de 450 demandes dans tous les domaines. On peut donc conclure que toutes les mesures à prendre sont urgentes !

Quelles sont celles dont le degré d’urgence est le plus élevé ?

Il faut régler la question des retards de paiement des factures émises par les entreprises aux collectivités et aux hôpitaux. Certaines entreprises attendent d’être payées depuis deux ans. Le paiement des intérêts de retard définis par la loi doit aussi être effectué.

La CPME Guyane a réclamé des mesures fortes. Outre la mise en place d’une zone franche sociale et fiscale, elle souhaite la mise en place d’un moratoire des dettes sociales arrêtées au 30/12/2017 pour que les dettes sociales dues aux caisses générales (CGSS, RSI, Retraite) et sectorielles n’étranglent pas les PME guyanaises. Pour couvrir les besoins de trésorerie que les retards de paiement provoquent, la CPME Guyane a plaidé pour la mise en place d’un fonds dédié à la reconstitution de trésorerie, sous la forme d’un prêt d’honneur plafonné à 25.000 euros à taux zéro, remboursable sur trois ans avec un différé de six mois. Ces propositions ont été actées par la ministre de l’outre-mer. Nous attendons les modalités d’application.