Suite/ Parole d’architecte: Renzo PIANO (extrait de la désobéissance de l’architecte)

24/10/2016 at 22 h 10 min

Au sujet du centre culturel Jean Marie Tjibaou (Nouvelle Caledonie)

« Les Kanaks forment une ethnie de Nouvelle Caledonie, dans le Pacifique. Leur capitale est Nouméa. En négociant leur indépendance par rapport à la France, les autorités locales ont demandé un financement pour la construction d’un centre culturel dédié à Jean Marie Tjibaou, leur leader disparu dans des circonstances tragiques en 1989. Un concours international sur invitations a été lancé, que j’ai remporté. C’est ainsi qu’a commencé mon « exploration » de la Nouvelle Calédonie.

Nous y avons fait l’expérience de leur culture  avec les Kanaks , ou avec celle des Maoris, des aborigènes. Cultures extraordinaires qui, en quelque sorte, ritualisent des thèmes qui sont aussi les nôtres , mais que par pruderie, par bigoterie ou hypocrisie, nous mettons de côté. Et ce sont vraiment de grands thèmes: l’amour et le respect pour la terre et les racines, pour les ancêtres; le respect pour les vieux. ce sont des thèmes presque ensevelis dans nos consciences et voilés par une certaine pudeur des sentiments, alors que, dans ces cultures ils sont clairement exprimés. Peut être sont ils un peu trop ritualisés, mais ils sont exprimés d’une manière claire et forte. Comment être insensibles à ces grands thèmes, comment ne pas les respecter?

(…) Je ne suis pas arrivé avec les spaghettis maison, mais avec des compétences, de la curiosité, de la désobéissance. je suis venu  avec le désir de reconnaître et de comprendre. On ne rivalise pas avec la nature, qui est inimitable, mais on peut humblement essayer de reproduire le processus. C’est là la vraie compétition. Le projet, me suis je dit, ne pouvait que naître ainsi, une fois l’esprit libéré de notre culture, aussi noble et vieille soit elle. Je me suis immergé dans le riche tissu culturel de ce promontoire d’une extraordinaire beauté, bordé sur trois côtés par la mer, expression d’un rapport millénaire avec la nature. Nous ne nous sommes pas seulement adaptés à cette culture et à cette tradition. Sur cette langue d e terre, justement dans cet entrelacs de végétation, devait naitre non un centre touristique, mais quelque chose de nouveau entre architecture et anthropologie, mettant en relation deux cultures différentes.L’architecture et un phénomène local en ce qu’elle est liée aux traditions, aux cultures, à l’histoire, aux croyances religieuses, mais elle est aussi universelle, parce ce que les idées de protection et de religioseté sont universelles: de la cabane à la maison, à l’église.

J’ai pensé alors à une rangée de constructions le long de cette bande de terre, en lien étroit avec l’environnement dans lequel elles devaient surgir. Nous avons utilisé le plus possible des matériaux naturels: du bois au corail et aux écorces, nous les avons associés au meilleur de la technologie moderne. Nous avons inventé un système d’aération pour les cabanes. A travers un double toit , le souffle des moussons produit une circulation d’air qui fait naître le bruit caractéristique des villages canaques et des forêts »

(p 49 à 52 extraits, Culture et diversité , la désobéissance de l’architecte, Renzo Piano)