suite textes sur la ville . Edouard Glissant

18/10/2016 at 23 h 44 min

 » La mondialisation est désormais un fait. On ne peut vivre chacun isolément: nos destins sont mélangés. Ce qui se passe en Chine ou au Darfour engage l’avenir de ce qui se passe en Europe ou dans la Caraïbe, et inversement. La mondialisation, comme phénomène, s’installe, avec ses aspects négatifs.

La libéralisation des marchés n’est pas autre chose qu’une entreprise de massacre des peuples. L’uniformisation des cultures est une gigantesque tentative de stériliser les imaginaires individuels et collectifs. La loi du profit tue autour de nous les arbres, les fleuves, les forêts, et par conséquent les humanités. Mais une fois ces constats faits, faut il, pour lutter, se replier sur son lieu, refuser ce mouvement du monde ? Évidemment non !

C’est seulement un imaginaire du monde, c’est-à-dire une conception de la mondialité, qui nous permettra de lutter contre les aspects négatifs de la mondialisation. Je crois qu’il faut adopter le principe : agis dans ton lieu, pense avec le monde. C’est cela la mondialité. Une politique du monde qui s’oppose aux aspects négatifs de la mondialisation.

Je me suis toujours fondé, dès mon premier livre, Soleil de la conscience, en 1952, sur la notion de métissage. (…) Dans les temps de racisme que nous vivons aujourd’hui, nous nous apercevons que ce que le raciste craint le plus, c’est le mélange. C’est pour lui la chose la plus abominable qui soit. Il peut vous concéder une existence, mais loin de lui. Dans un système d’apartheid. J’ai toujours considéré que les principes qui peuvent expliquer la complexité et l’inextricable du monde reposent sur les mêmes phénomènes que ceux qu’ont connus les Antillais. Ces phénomènes relèvent de ce que j’appelle la créolisation. Je crois que le monde se créolise, comme les Antilles se sont créolisées. Qu’est-ce que la créolisation ? C’est un mélange inextricable de cultures dont on ne peut prédire à l’avance les résultantes. Ce phénomène appelle une nouvelle manière de penser, rompant avec l’ancienne qui consistait à réagir en disant : « Je ne veux pas de ça car cela ne vient pas de chez moi. » Je crois cette notion de créolisation utile pour penser le monde d’aujourd’hui. Mais je suis opposé à l’idée de créolité, qui fixe et fige sur l’ancien mode identitaire. »