Discours d’Antoine Karam, sénateur de Guyane, au colloque du 8 Juin « la ville tropicale en métamorphose » organisé par métamorphose outremers

19/09/2016 at 12 h 43 min

Construire la ville tropicale et équatoriale de demain

La notion de ville tropicale est presque surréaliste ici, parce qu’en fait, c’est le nord qui continue àréglementer, àrégler les problèmes de nos environnements, la réalitéde nos territoires et de nos populations issues de tous les continents. Je le dis souvent, ce sont les outre-mer qui donnent àla France hexagonale sa dimension internationale mondiale et universaliste, et on ne le sait pas si on ne le dit pas.

Si on avait enseigné en France hexagonale qu’il y a eu un empire colonial, mille fois plus important que les 551 000 km2 de l’hexagone, les enfants de France, qui sont devenus des adultes et pour certains des élites, auraient peut-être mieux compris les outre-mer, parce qu’ils auraient connu au moins ne serait-ce que l’histoire et la géographie ; et ce n’est pas le cas. (…)

Alors c’est vrai que sur le plan géographique, nous sommes pratiquement sur l’Equateur, et la notion même de tropical n’est pas conforme. En effet, un géographe vous dira qu’il faut rajouter équatorial, parce que nous ne sommes pas sous les tropiques, la Guyane est sur l’Equateur. La Guyane a neuf mois de pluie, c’est 95 % de taux d’humidité, mais aussi une forêt primaire extraordinaire, c’est l’oxygène du monde. C’est ce que je veux vous faire partager aujourd’hui, parce que, on ne peut pas comprendre la notion de ville tropicale si on ne connaît pas l’histoire et la géographie.(…)

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Pour en revenir àla notion de ville tropicale ou équatoriale, les outremers ne constituent pas un ensemble homogène. Tahiti, la Polynésie ne peut pas ressembler à la Réunion et celle-ci ne peut pas ressembler àla Guyane. La Guyane, elle aussi, ne ressemble ni à la Martinique ni à la Guadeloupe, voire àSaint Barthélémy ou àSaint Martin. Il faut appréhender ces territoires de façon différenciée et briser une fois pour toutes ce qui est la règle, la norme et surtout l’uniformité ; cela ne peut pas exister chez nous ; et àpartir de ce moment, dès qu’on aura compris que la géographie commande l’histoire, on peut bouleverser l’histoire en quelques secondes.(…)

En ce qui concerne la Guyane, pour pouvoir arriver à la notion de ville tropicale, il faut d’abord relever le défi démographique. Un territoire, comme la Guyane, et je sais de quoi je parle, a toujours été confronté à sa notion de peuplement, lorsque la France perd le Canada en 1763, on connaît l’obsession du roi de l’époque et de son cardinal, de son ministre Choiseul, le principe était d’envoyer en Guyane des milliers de personnes pour y vivre et pour pouvoir construire un territoire peuplé de français : 15 000 personnes en 6 mois, 10 000 ont disparu parce qu’on avait certainement oublié qu’il y avait chez nous le paludisme, la fièvre jaune, la malaria et toutes les maladies dites tropicales.Si on n’appréhende pas en amont ces situations, on ne peut pas comprendre comment faire de façon différenciée- Je n’aime pas le terme de « spécificité »- je préfère celui de « différence ».

Aujourd’hui, nous sommes en pleine croissance, il faut construire en permanence, il faut rattraper le retard structurel d’un territoire qui voit une population doubler tous les 15 ans, tous les 20 ans.( ….) Avec une croissance naturelle de 3,9% par an, la Guyane est comme les autres territoires d’outre mers. Mais la chance des autres territoires c’est qu’ils sont des îles, il est donc plus difficile d’accéder àune île que sur un territoire oùil y a d’un côté720 km de frontière avec le Brésil et de l’autre 500 km avec le Surinam. Comment peut-on contrôler 1 200 km de frontières ? C’est mission impossible.

La Guyane cultive le paradoxe d’être à la fois un territoire du Nord et du Sud. D’abord du Nord sur le plan institutionnel, on le dit fièrement dans l’hexagone, nous sommes la porte la plus avancée de l’union européenne en Amérique du Sud, avec un centre spatial à la pointe de la technologie. Mais dans le même temps, nous sommes le sud parce qu’il y a encore en Guyane des carences alimentaires ; il y a encore des personnes qui vivent de malnutrition, il y a encore des milliers de personnes qui sont sans abri.

La guyane est également confronté à un problème de foncier important: la sempiternelle question des terres. Il n’y a pas de terrains en Guyane ? Si bien sûr, sauf que les terrains appartiennent à 90% à l’Etat et que la question foncière est essentielle et urgente à régler, mais cela fait 40 ans que mes prédécesseurs en parlent. Comment voulez-vous construire une ville si vous n’êtes pas propriétaire du foncier ? C’est une triste réalité.

La ville de Cayenne, compte 60 000 habitants le soir, mais 90 000 habitants la journée, puisque tout converge vers le chef-lieu administratif. Cayenne s’étend sur moins de 25 km2 sur un territoire pourtant grand comme l’Autriche, soit près de 84 000 km2. Et pourtant, la ville de Cayenne doit se battre pour obtenir quelques espaces supplémentaires pour construire des équipements structurants, ne serait-ce que des écoles primaires pour accueillir les enfants dans les écoles. Le défi démographique, c’est aussi le défi climatique on ne construit pas dans une ville tropicale ou équatoriale comme on construit dans le nord de la France, voire même dans le Sud, et même en Corse.(…)

Tous les continents se sont donnés rendez-vous en Guyane. Il y a 101 nationalités qui sont représentées sur le territoire ; on a même depuis quelques semaines des kurdes et des casaques ; les casaques sont làdepuis un moment puisque Ariane espace a fait venir Soyouz sur notre territoire, mais les kurdes et les syriens ? allez savoir comment ils sont venus par le Brésil ?Comment voulez-vous que l’on ne puisse pas les accueillir ?

Moi, je suis le fruit de toutes les migrations. Des grands-parents qui sont arrivés au début du 20ème siècle, venus du nord du Liban. Ma grand-mère maternelle est pour sa part venue de l’Ile Sainte-Lucie pour l’orpaillage parce que la Guyane a finalement toujours été confrontée à ce mythe de la fièvre de l’or. Encore aujourd’hui et certainement demain, puisque vous savez comme moi que chaque année on extrait 12 tonnes d’or de notre sous-sol ; attention ! 10 tonnes par les clandestins . 2 tonnes restent chichement en Guyane.    Peut-on vraiment faire une synthèse entre développement économique et protection de l’environnement ? Je suis convaincu que nous sommes capables de concilier les deux. A ce titre, j’ai été cosignataire en 1992, avec Elie Castor, de la charte pour l’importante création du Parc Amazonien de Guyane. L’Etat a ensuite voulu mettre sous cloche le territoire, mais je suis toujours convaincu qu’il y a de la place, àla fois pour du développement, pour de l’éco-développement et pour la protection de notre patrimoine naturel, architectural et culturel. Le domaine architectural est d’ailleurs un enjeu de la ville tropical de demain. On ne peut pas construire une ville et des maisons dans nos territoires comme àParis. Au début de la départementalisation dans les années 50, on a vu fleurir partout des immeubles sans toiture en béton armé, des écoles, des lycées, des administrations. On faisait rentrer les plans, et àla lettre on signait et on construisait. Quelques années plus tard, on a vu très rapidement que les eaux ruisselaient entre les murs et entre les toitures, et on a reconstruit au-dessus de ces immeubles en béton.Vous avez dû voir cela dans vos villes, des toitures plongeantes, parce que dans un environnement tropical et équatorial, il ne pleut pas de la même façon qu’ici en France hexagonale.

Je crois à la notion de ville tropicale, pourvu qu’on accepte le principe de déroger à la règle, de déroger aux normes et de déréglementer tout ce qui nous est imposé de partout. Je suis persuadé que nos villes seront attractives, aérées, ventilées, ouvertes, avec l’espace qu’il faut pour pouvoir démontrer que la diversité est une force et une richesse et non pas une contrainte.

Antoine Karam, sénateur de Guyane (propos recueillis le 8 Juin 2016)